La chasse aux canards de bois
MAGAZIN'ART - 2e année, No 4 - Été 1990
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"Primitifs et symboliques, imitant la nature de façon utile et durable, les appelants sont passés de leur rang d'outils de chasse à celui de pièces d'art populaire fort prisées des collectionneurs grâce à leur grande beauté en tant que sculptures flottantes et aussi en tant que témoins d'une époque de confiance en soi et d'innocence."  1

Avec les beaux jours de l'été s'ouvre une période intensive de chasse aux canards et autres oiseaux de bois. Aux collectionneurs chevronnés exerçant ce passe-temps à l'année, s'ajoutent alors les amateurs qui profitent souvent de la belle saison pour pratiquer ce "sport" de plus en plus populaire. 

Conçus à l'origine pour tromper leurs volatiles congénères, ornés d'un luxe de détails, destinés à s'attirer les faveurs d'une nombreuse clientèle de chasseurs, les appelants semblent avoir ensorcelé les collectionneurs.

Fonctionnels et décoratifs, inspirés des traditionnels appelants amérindiens faits de boue et de plu,es ou de branchages, les premiers canards de bois sont apparus aux État-Unis, vers la fin du XVIIIe siècle. Ils conquirent rapidement tous les chasseurs nord-américains qui adoptèrent presque unanimement ce bel outil.

Une grande connaissance de leurs proies permit aux "chasseurs-sculpteurs" de reproduire très simplement, mais avec beaucoup de justesse, de réalisme et de sensibilité, les grands traits caractéristiques de chaque espèce.

Les plus habiles artisans se virent bientôt chargés de commandes de la part de leurs confrères moins doués. L'influence de certains "maîtres-sculpteurs", les conditions et le type de chasse pratiquée ainsi que que la préférence envers certaines variétés de canards ou d'oiseaux de rivages ont favorisé l'apparition de certains styles régionaux bien identifiables.

Vers le milieu du XIXe siècle, la production de ces magnifiques sculptures prit une ampleur considérable à l'instigation de chasseurs professionnels qui fournissaient cuisiniers et chapeliers en gibier et plumages très recherchés.

On dit qu'à cette époque, les rives de notre majestueux  Saint-Laurent se couvraient, en périodes migratoires, d'une faune ailée bruyante et colorée dont le vol, souvent, obscurcissait le ciel. Cette manne n'était cependant pas inépuisable. Déjà, à la fin du siècle, certains écologistes, entre autres les membres de la Société Audubon, se sont inquiétés du sort de ces magnifiques volatiles. Des fermiers ont, par la suite,  attribué l'augmentation catastrophique de certains insectes nuisibles à la diminution de leurs prédateurs ailés. Il s'ensuivit, en 1916, une importante entente entre les gouvernements canadien et américain: la Convention sur les oiseaux migrateurs, qui mettait un terme à la chasse commerciale. Nos beaux visiteurs emplumés étaient dorénavant protégés: la chasse sportive aux canards et outardes était enfin sévèrement réglementée, et celle des oiseaux de rivages, complètement interdite.

Cette loi eut un effet marquant sur la production des appelants qui cessa presque complètement pendant quelques années.

Durant la crise des années trente, on note un regain de popularité pour la chasse sportive. Allait-on laisser passer la chance d'ajouter un peu de variété au terne menu quotidien? À ce nouvel engouement pour la chasse correspond une nouvelle génération de canards de bois.

Ce fut l'époque de gloire de nos plus grands sculpteurs de canards. À deux pas de notre grise métropole, aux abords de l'île des Soeurs, encore très sauvage à l'époque, les merveilleuses créations d'un Bill Cooper ou d'un Jimmy Tomey se laissaient bercer sur les flots par la brise légère d'un matin d'automne.

Sur le lac Saint-François, près de Valleyfield ou de Saint-Anicet, les migrateurs s'arrêtaient en grand nombre pour saluer au passage les morillons et les sarcelles d'Orel Leboeuf, les garots d'Hormidas Thobert ou d'Achille Haret ainsi que les outardes et les becs-scie de Willie Leduc, surnommé "ti-Willie-Canard". Partout le long du fleuve, au lac Saint-Pierre, dans Charlevoix, sur la Côte-Nord et en Gaspésie, flottaient des chefs-d'oeuvres de l'art populaire. Sur les rivages et dans les champs, jusqu'à la Baie-James, de naïves outardes à trois pattes invitaient leurs congénères.

Leurs formes, leurs lignes, leurs couleurs et bien sûr leur naïveté rendent les appelants très attachants. On les croirait parfois si vrais qu'on craint de les voir s'envoler.

Tout de suite après la dernière guerre, apparurent les premiers individus en plastique qui, en moins d'une quinzaine d'années, réussirent à supplanter définitivement les canards de bois.

L'intérêt des Québécois pour cette forme d'art populaire, comme pour tout leur patrimoine d'ailleurs, est relativement récent. Quand on sait que dès 1934, Joel Barber, un Américain, publiait un premier livre sur le sujet: Wild Fowl Decoys, il n'est pas surprenant qu'une très large part de nos appelants aient franchi nos frontières avant que l'on commence à s'y intéresser, une quarantaine d'années en retard. Il semble que ce soit dans la nature des choses d'attendre qu'une espèce soit en voie de disparition pour commencer à s'inquiéter...

Il est cependant rassurant de constater que l'importante population d'appelants québécois qui ont migré définitivement vers le sud est bien protégée, bien conservée et fort appréciée dans les collections et les musées américains. Une petite visite à Shelburne dans le Vermont, par exemple, pourra vous en convaincre.

Mais nos appelants, comme tout bons immigrants, ont pris la nationalité de leur pays d'adoption. À qui peut-on le reprocher?

Robert Picard  

1 FLEMING, Patricia et CARPENTER, Thomas - Traditions in wood,  p. 14

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