Les tapis crochetés,
des chefs-d'oeuvre de l'art naïf
MAGAZIN'ART - 3e année, No 1 - Automne 1990
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« Ces brodeuses ont, plus que toute autre, enrichi notre terroir d’improvisations géniales. Sans s’en rendre compte, elles ont surpris à la source même l’inspiration qui conduit plus sûrement à l’art que les vaines prétentions de l’académie ». 1

Avec simplicité et spontanéité, faisant preuve de beaucoup d’imagination et d’un grand sens artistique, nos grands-mères ont su égayer leur intérieur et accroître le confort de leur famille à partir de rien ou presque. Une vieille poche de patates tendue sur un cadre, quelques bouts de chiffon et un clou encoché pour servir de crochet, puis on laisse aller son imagination.

La faune, la flore, les paysages familiers, les scènes de la vie quotidienne et les motifs d’ornementation populaire traditionnels sont autant de sources d’inspiration.

À ce sujet, en 1928, une vieille dame de la Nouvelle-Écosse qui venait de terminer un tapis représentant un beau chat noir sur fond rouge, racontait : « Je cherchais un motif pour un tapis et je ne pouvais rien trouver. J’avais exploré la maison, la cour et la grange lorsque tout à coup je vis notre chat Malty. Je me dis en moi-même : il fera l’affaire. Je demandai à mon père de le tenir pour que puisse tracer ses contours sur le canevas. Mais il était couché sur sa queue et je me demandais que faire. Devrais-je l’omettre dans le dessin? Puis je me suis dit que tous les chats ont une queue et j’ai dessiné la sienne pendant que papa la tenait bien droite. » 2

Championnes de la récupération, nos aïeules fabriquaient déjà des courtepointes, des catalognes et des tapis tressés depuis belle lurette, quand, vers 1850, un nouveau matériau fit son apparition : les poches de jute sorties des manufactures anglaises de Calcutta. Elles tirèrent aussitôt parti de ce tissu à la fois résistant et lâche, qu’elles trouvaient en grande quantité. Inspirées de la broderie au tambour, elles inventèrent le tapis crocheté. On ne sait où exactement furent confectionnés les premiers spécimens, mais déjà vers 1860, la technique était connue dans tout l’est de l’Amérique du Nord.

Sur le canevas, on trace à l’encre, au bleu à laver ou avec du noir de fumée, les grandes lignes du dessin. Puis avec un crochet, on tire des bandelettes de tissu au travers du jute pour former des boucles variant de un quart à un demi-pouce (1/2 à 1cm). La juxtaposition très dense des boucles permet d’obtenir un tapis solide et durable.

Plus délicats que les tapis tressés ou les catalognes, ces petits chefs-d’œuvre étaient surtout destinés aux endroits les moins passants de la maison, les chambres à coucher ou le salon, ce dernier n’étant utilisé qu’aux grandes occasions.

Selon les besoins, les guenilles étaient teintes afin d’obtenir tous les coloris nécessaires à l’exécution du tapis projeté. Avant l’apparition, vers la fin du siècle dernier, des teintures commerciales Ampolina ou Diamond, par exemple, la verge d’or, les pelures d’oignon, les bleuets, les betteraves, la sanguinaire et les épinards ainsi que l’indigo et la cochenille étaient très prisés des artisanes.

Cette fin de siècle vit aussi apparaître une nouvelle invention qui allait révolutionner et banaliser l’art du crochetage des tapis; les modèles imprimés. Pour venir en aide aux crocheteuses en mal d’inspiration, un Américain, Edward Sands Frost, imagina, vers 1870, un procédé d’impression sur jute de modèles à crocheter. Des entreprises comme Diamond Dye, puis les grands magasins et les journaux inondèrent aussitôt le marché de canevas colorés aux dessins plus complexes que ceux des artisanes, mais combien plus faciles à suivre, et si beaux.

Au début du XXe siècle, le crochetage de tapis allait connaître une nouvelle évolution : cet art domestique, jusque-là essentiellement réservé au confort et au plaisir de la famille, allait se transformer en artisanat. Sous les auspices de Grenfell à Terre-Neuve ou sous l’inspiration du peintre Georges-Édouard Tremblay dans Charlevoix, s’ouvrent des ateliers qui reproduisent en quantité des modèles numérotés de scènes d’antan, pour le plus grand plaisir des touristes. Le tapis est devenu tableau, même le cadre est crocheté. On en vend dans les grands magasins et c’est la gloire pour la région de Charlevoix qui se fait ainsi connaître à la grandeur de l’Amérique grâce au talent des artisanes.

Le grand mérite de ces ateliers fut de préserver une technique ancienne, tout en permettant à des femmes d’obtenir un revenu d’appoint et de faire la promotion touristique du Québec. Ces tapis sont aujourd’hui très prisés de certains collectionneurs, mais c’est plus fort que moi, même si c'est très joli, je déteste la peinture par numéro.

Heureusement, toutes les femmes n’ont pas succombé à cette solution de facilité : plusieurs ont continué à esquisser leurs propres modèles qui, bien que parfois malhabiles, n’en sont pas moins pleins de charme : ce lièvre aussi grand qu’un chevreuil; ce bouquet de cœurs et de feuilles de sagittaires; ce petit animal, pas tout à fait chat, pas tout à fait chie. Malgré leurs accrocs à la précision esthétique, ils ont à mes yeux une très grande valeur, car ils proviennent du cœur et de l’imagination de femmes qui ont su avec amour et patience enjoliver leur intérieur. Et plus qu’aucune forme d’artisanat traditionnel, les tableaux de chiffon ont permis aux artisanes de s’exprimer et de donner libre cours à leur fantaisie.

En 1927, deux Américaines, mesdames Elizabeth Waugh et Edith Foley ont su décrire avec beaucoup de justesse l’essence profonde de ces chefs-d’œuvre de l’art naïf. « Le crochetage des tapis est probablement unique parmi les arts populaires, en ce qu’il exprime une impulsion artistique, non pas d’un peuple primitif dans un environnement primitif, mais bien d’un peuple, héritier d’une riche culture traditionnelle, forcé par les circonstances à s’exprimer par des méthodes primitives. 

La technique très simple du crochetage de tapis fournit des moyens d’expression picturale presque aussi flexibles que ceux offerts par la peinture; jusqu’alors inconnue, cette technique n’est assujettie à aucune règle. Dans ces circonstances, un art original s’est développé et a évolué tout naturellement, primitif et naïf dans son caractère, mais possédant une touche piquante de sophistication qui fait aussi partie du bagage culturel hérité des ancêtres venus de l’Ancien Monde. »  3

Symboliques, imaginaires ou réalistes, les tapis crochetés sont le reflet d’une imagerie populaire extrêmement riche et variée, que l’on se doit de regarder avec les yeux du cœur. Ils méritent une place de choix dans l’histoire de l’art québécois.

Robert Picard

1. BARBEAU, Marius - Maîtres artisans de chez nous, p. 209.
2. MUSÉE McCord - Le tapis crocheté canadien, 1860-1960, p. 4
3. WALIGH, Elizabeth et FOLEY, Edith - Collecting Hooked Rugs - The Century Company, New-York, 1927

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