Jeux d'hier pour collectionneurs d'aujourd'hui
MAGAZIN'ART - 3e année, No 2 - Hiver 1990/1991
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Joie de jouer... paradis des libertés. Denis Garneau

Les Québécois ont, depuis fort longtemps la réputation d’aimer beaucoup les jeux et les divertissements. Peut-être est-ce ce trait de notre caractère qui explique que tant de collectionneurs soient attirés par les jeux d’hier. Outre leur intérêt comme pièces de collection, plusieurs jeux anciens offrent, en effet, l’avantage de pouvoir encore servir à amuser toute la famille.

Dès le XVIIe siècle, fonctionnaires, coureurs de bois, officiers et soldats jouent avec frénésie jusque dans les postes les plus éloignés.

Gages et soldes sont engloutis au hasard des cartes et des dés. Un soir de 1758, l’intendant Bigot est soulagé en moins d’une heure de quelque quinze cents louis.

À la fin du siècle dernier, dans les chantiers, quelques passionnés jouent au " bluff " avec du tabac pour enjeu. Certains abus auraient incité quelques contremaîtres à défendre le " jeu du tabac " dans leur camp.

Cependant, chez l’habitant, on est généralement plus sage, alors que les enjeux sont souvent plus amusants qu’importants. Ce que nous montre d’ailleurs Krieghoff dans une huile datant de 1857 intitulée : " jouant dans les pommes ". C’est là une pratique qui semble courante. En effet, comme Berthe Potvin nous le raconte, au début du siècle, ses parents revenaient fréquemment de leurs parties de cartes les bras chargés de belles pommes fameuses.

Certains collectionneurs s’intéressent tout particulièrement aux cartes à jouer. Même si les pièces extrêmement anciennes et décorées à la main, de provenance orientale ou européenne, sont rares, il est néanmoins encore possible de faire quelques trouvailles intéressantes. " Au lieu d’avoir les figures habituelles, certains jeux vont commémorer un événement : exposition, couronnement, etc. "

À partir de la fin du siècle dernier, plusieurs compagnies et marchands firent imprimer des jeux de cartes à leur nom pour les offrir à leurs clients. Une telle collection peut s’avérer fort instructive sur les habitudes commerciales et publicitaires d’autrefois.

Peut-on parler des cartes à jouer sans mentionner la fameuse monnaie de cartes, inventée en 1685 par l’intendant Demeulle pour satisfaire aux nécessités de la colonie? " Les liquidités nécessaires aux transactions ne suffisent plus, car certaines personnes thésaurisent les pièces. Étant donné que les payes des officiers ou des fonctionnaires métropolitains arrivent souvent en retard, on en vient à manquer de monnaie pour les échanges courants. Demeulle va alors innover en inscrivant divers montants sur des cartes à jouer et en y apposant son cachet. À l’arrivée du Vaisseau du roi, le chargé des finances rachètera cette monnaie avec de l’argent sonnant. C’est une pratique qui va persister jusqu’à la conquête ". Les cartes à jouer furent utilisées à cette fin jusqu’en 1729, après quoi elles furent remplacées par des cartes blanches. Il est peu probable que les collectionneurs découvrent de tels trésors, mais ils pourront néanmoins en admirer quelques spécimens dans plusieurs de nos musées.

Dès le XVIIe siècle, les jeux importés sont nombreux dans la belle société. On trouve des jeux de galet, qui s’apparentaient à l’actuel jeu de " mississippi " et des trics-tracs d’ébène, noble ancêtre du jacquet et du backgammon.

On mentionne quelques joueurs d’échecs, entre autres le procureur général Le Verrier qui joue régulièrement avec son entourage et particulièrement avec l’intendant Hocquart. Le billard mis à la mode par Louis XIV fait fureur, et on en voit dans plusieurs auberges. On joue alors avec une masse et non avec la queue que nous connaissons aujourd’hui. On trouve dans les inventaires anciens plusieurs mentions de masses de buies et de billes d’ivoire.

Dès le début du XVIIIe siècle, la passion du jeu de dames semble se généraliser au Québec. Issu d’une simplification du jeu d’échec et se jouant comme lui sur un tableau de 64 cases, le jeu de dames était déjà populaire en Europe pendant la Renaissance. Vers 1725, un Polonais aurait lancé à Paris une variante sur un damier de cent cases et établi les règles encore en vigueur en France et dans plusieurs pays européens. Certains pays comme la Grande-Bretagne sont demeurés fidèles aux anciens modèles. Alors qu’au Québec, où l’on aime les défis plus importants, on adopta un damier de 144 cases. On en retrouve aussi plusieurs qui ont 80 cases. Dans les Maritimes, comme au Québec, on aime les grands damiers alors que les Ontariens, fidèles à la tradition anglaise, semblent préférer les plus petits.

Les joueurs assis face à face sur deux chaises droites, le damier sur les genoux, avancent leurs pions dans un silence monastique. Souvent, chez le marchand général, les curieux s’attroupent pour surveiller une intéressante partie. Jeunes et vieux s’adonnent à cet agréable passe-temps, et rares sont les familles qui ne possèdent pas leur jeu.

Si, dans la belle société, on possède des dames d’ivoire et d’ébène, l’habitant se contente généralement de petits morceaux de bois carrés ou hexagonaux, quand ce ne sont pas tout simplement des tranches d’épis de maïs teintes en noir et en rouge.

Parmi les jeux les plus populaires, il ne faut surtout pas oublier le parchési. C’est un jeu traditionnel dont on retrouve les origines en Inde, au VIe siècle, quoique d’autres versions antérieures aient été découvertes chez les Perses, les Ibères et les Aztèques. Le mot est un dérivé du terme sanscrit " pachis ", signifiant vingt-cinq. Le jeu de parchési est devenu particulièrement populaire en Europe au cours du XIXe siècle où il était connu sous le nom de " ludo " ou, dans une de ses variantes, sous celui de " ludo royal " (17).

Les damiers et les parchésis entre autres varient à l’infini. Ils nous offrent de magnifiques exemples du sens de la couleur chez nos ancêtres.

Dans plusieurs cas, les carreaux seront sculptés avant d’être peints. Plus souvent encore, on enjolivait le pourtour de la surface de jeu de dessins géométriques, de petits paysages, de castors ou d’autres motifs d’art naïf. Cependant, dans la majorité des cas, les damiers ne sont, en somme, que la juxtaposition de carreaux de deux couleurs contrastantes. En pourtant, la variété des coloris utilisés fait en sorte qu’une collection de damiers, même des plus simples, est une véritable mosaïque de couleurs vibrantes.

Dans le cas de jeux de parchési, on orne généralement les quatre coins et le centre de diverses figures géométriques, de fleurs stylisées ou d’étoiles.

On trouve en outre des jeux de croquignole et de marelle, lequel n’a rien de commun avec celui que les enfants pratiquent à cloche-pied. Une variété d’autres jeux, enfin, moins connus et qui sont diversement ornementés.

La patine, résultat de milliers de déplacements des dame ou des pions, n’est pas sans ajouter au charme de ces tableaux que l’on pourrait croire précurseurs de l’op art.

Robert et Michelle Picard

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