Les antiquités montréalaises
MAGAZIN'ART - 4e année, No 3 - Printemps 1992
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Les grandes fêtes que nous célébrons cette année à Montréal nous offrent une excellente occasion pour scruter notre patrimoine local et tenter d'en faire ressortir les traits distinctifs. On analyse rarement les antiquités québécoises dans une optique régionaliste. Il est pourtant intéressant de constater à quel point les différences marquantes entre l'établissement de Québec et de Montréal laissèrent de profondes empreintes qui allaient modeler leurs populations et influer sur leurs productions architecturales, mobilières et artistiques.

En effet, dès les débuts de la colonie, Québec, siège du gouvernement civil, militaire et religieux, s'affirma en tant que capitale. Les fonctionnaires, diplomates et hauts gradés de l'armée tentèrent d'y recréer un cadre de vie qui leur était familier. On dit que l'animation était telle au palais du gouverneur qu'on s'y serait cru à Versailles. Les soirées, bals, représentations théâtrales et concerts s'y succédaient presque sans interruption.

Ville-Marie, fondée d'après une vision mystique et dans un but essentiellement apostolique, réprouvait la vie mondaine et les moeurs légères de la capitale. Mais, sa situation stratégique, au confluent des routes du commerce de la fourrure, allait rapidement infléchir sa vocation. Aux religieux, religieuses et colons arrivés à partir de 1642, viennent très tôt s'ajouter une importante garnison militaire et de nombreux commerçants. Peu à peu se développe à Montréal une classe bourgeoise dominée par les magnats de l'industrie de la fourrure et quelques marchands prospères.

Pehr Kalm, naturaliste suédois et fin observateur, qui nous visite en 1749, rapporte de notables différences entre les dames de Montréal et celles de Québec. Il trouve les premières plus jolies, plus chastes et surtout beaucoup plus vaillantes que les secondes auxquelles il reproche particulièrement leur coquetterie exagérée. Il ajoute que les hommes de la capitale sont atteints du même mal. (1) A ces portraits sommairement esquissés, conviennent parfaitement les habitations que nous décrit Gérard Morisset: "La maison montréalaise est d'une grandeur farouche. De l'autre se dégage une sorte de sérénité insouciante." (2) Il en va de même pour l'ameublement dont nous parle Jean Palardy: "Le meuble de Québec était généralement plus léger, plus élégant et plus simple que celui de la région de Montréal. Ce dernier est plus lourd, plus baroque et sa décoration plus élaborée révélant souvent une combinaison de styles maladroitement agencés dans le but de " faire riche". " (3)

Mais que retrouvait-on, au juste, dans les résidences montréalaises d'autrefois? Au début du XVIIIe siècle, les maisons les mieux meublées, sont sans contredit celles des officiers; pour la simple et bonne raison qu'ils ont le privilège de transporter gratuitement leurs effets sur les navires du roi. "C'est ainsi qu'arrivent à Montréal ces meubles rares, le cabinet d'ébène, le bahut couvert de maroquin du Levant, les fauteuils garnis de bandes de points de Hongrie, les tapis des Iles et ces pièces de tapisserie de haute lice prisées à 400 l. qui ornent la chambre. Beaucoup de chaises avec des coussins, de tables recouvertes de tapis, des lits de plume même pour les enfants, des draps, des ustensiles à profusion, des miroirs à cadre doré, des bibelots de toutes sortes, de la porcelaine et de l'argenterie, etc..." (4)

"Le marchand au début de sa carrière vit dans un intérieur presque aussi nu que celui des classes inférieures. Chez les plus aisés, nous trouvons beaucoup de linge, des ustensiles de cuisine, de l'étain en quantité, des lits garnis et en moyenne sept à douze marcs d'argenterie. Dans la chambre principale, tous les marchands ont un poêle en fer valant environ 150 L, élément essentiel de confort, mais pas encore à la portée du peuple. Les meubles en pin et en merisier sont de fabrication locale; un miroir, un ou deux fauteuils recouverts, une pièce de tapisserie, parfois des tableaux, un guéridon ou une pendule." (5)

C'est beaucoup de luxe si l'on compare avec les habitants chez qui " les meubles se réduisent à presque rien: deux coffres, la huche, une table pliante, trois ou quatre chaises. Les ustensiles de cuisine et de table valent toujours plus que le mobilier. On dort dans une alcôve appelée "cabane" . Le lit garni, avec ses rideaux, traversin, matelas et oreillers de plume, couvertures et courtes-pointes, peut valoir jusqu'à 150 L. et se rencontre seulement chez les habitants aisés.... L'aisance venant, ils accumulent des terres, améliorent les bâtiments, mais leur genre de vie ne change pas. La maison s'agrandit, il y a quelques chaises de plus, une grande armoire à panneaux, véritable symbole de prospérité, des couvertures et des draps, davantage d'étain, parfois un petit miroir."(6)

Il n'y a aucun ébéniste à Montréal sous le régime Français, les plus beaux meubles de cette époque sont l'oeuvre de quelques habiles artisans ou de menuisiers-sculpteurs, lesquels ont le plus souvent réservé leurs talents au service de l'église. La sculpture Montréalaise prend naissance au début du XVIIIe siècle à l'institut des Frères Charrons. C'est une école d'art et métiers où l'on retrouve entre autres le peintre Le Ber et le menuisier-sculpteur Charles Chaboillez. Ville-Marie possède ses dynasties de sculpteurs, dont plusieurs exercent des métiers connexes. Les Janson-Lapalme étaient maîtres-maçons avant tout. Un des Cirier, Martin, était ébéniste. Il enseigna son art à plusieurs apprentis. Entre autres, Jean-Baptiste Filiau dit Dubois, le premier horloger connu à Montréal, fit un stage chez-lui, vers 1740, dans le but d'améliorer la finition de ses horloges. On dit de Dubois que " ses horloges étaient fort bonnes, et l'ouvrage en était d'assez bon goût."(7) Il aurait été obligé d'inventer et de fabriquer lui-même jusqu'aux outils dont il se servait. Antoine Cirier et son beau-frère Philippe Liébert sont les plus réputés des sculpteurs de l'époque. Ce dernier installé, en 1781, dans une maison de pierre située hors les murs de la ville, sur la rue St-Laurent, fut probablement à l'origine de ce que l'on pourrait appeler le "Faubourg St-Antoine" Montréalais; c'est en effet dans ce secteur que seront concentrés au XIXe siècle la majorité des meubliers et ébénistes de la métropole.

Au début du XIXe siècle, le sculpteur Louis Quévillon s'associe à Joseph Pépin, Paul Rollin et René Saint-James dit Beauvais, ils s'installent à St-Vincent-de-Paul. Avec leurs nombreux apprentis, ils règnent en maître sur toute la production régionale et offrent une âpre concurrence à l'école de Québec, fief des Levasseur et Baillargé. Outre leurs oeuvres religieuses, ils sculptèrent de nombreux meubles pour l'élite montréalaise favorisant surtout les styles Louis XV et Régence. Gérard Morisset dira: "De l'art de Quévillon, on retient une impression d'élégance facile; on pense, sans savoir pourquoi, au dernier sourire de Louis XV agonisant." Il compare ensuite les deux écoles: "Celle de Québec est plus homogène, mais moins imaginative que celle de Montréal."(8) Quant à Georges-Henri Rivière, Conservateur en Chef du Musée des Arts et Traditions Populaires à Paris, son commentaire sur nos meubles de cette époque est certainement le plus bel éloge qui se puisse faire: "C'est une fois détaché de l'arbre français, que le rameau canadien, chose émouvante, a donné sa plus fine fleur française." (9)

On pourrait considérer cette fine fleur comme le chant du cygne de la vieille tradition. Déjà, depuis 1780, le décor intérieur a commencé à changer radicalement. En sont responsables les nombreux ébénistes chevronnés arrivés avec la vague de loyalistes qui submergea alors le Québec. Les nouveaux venus utilisent l'acajou et d'autres bois importés et continuent simplement la tradition d'excellence établie aux Etats-Unis. Les styles Chippendale, Sheraton et Adam sont les plus en vogue. Il sera plus tard très difficile de distinguer leurs oeuvres de celles de leurs confrères américains ou même anglais. Mais assez rapidement, les meubliers français doivent se plier aux caprices de leur clientèle avide de nouveautés. Ils amalgament progressivement de plus en plus d'éléments anglais à leurs productions. Ils réussissent de cette façon à développer un mélange de styles intéressant quoique pas toujours heureux.

En 1821, on doit noter l'arrivée du Connecticut, des premiers des cinq frères Twiss si célèbres pour leurs horloges grand-père à mouvements de bois. C'est l'utilisation de ces mécanismes, beaucoup moins chers que ceux de métal et la mécanisation de leurs procédés qui furent les clés de leur succès. Une large part de la population pouvant dorénavant gravir l'échelon social et faire partie de cette élite qui peut "mesurer le temps".

En 1851, les villes de Québec et de Montréal rassemblaient sensiblement le même nombre de meubliers, soit 87 et 81 respectivement. Trente ans plus tard, la situation aura évolué nettement en faveur de Montréal où l'industrie du meuble compte maintenant 464 employés contre 214. (10) La maison John & William Hilton, installée sur les berges du Canal Lachine, est la plus importante au Québec. Ses principaux concurrents sont William Drum et Philippe Vallière de la Vieille Capitale, qui grâce à leurs machines à vapeur, produisent également sur une grande échelle. "On a raison de considérer ces fabriques comme les cimetières de l'artisanat québécois." (11) Toutefois la part de travail manuel y était encore considérable comme en fait foi l'annonce de Hilton parue dans La Minerve en 1863: " 92 ouvriers dont plusieurs sculpteurs de renom, français et anglais, sont à exécuter les sculptures les plus nouvelles dont les patrons viennent d'Europe."

On en arrive à un triste constat. Au moment où l'industrie prend de l'ampleur, les différences entre Québec et Montréal s'estompent définitivement. Les ébénistes et meubliers cèdent la place à de simples ouvriers. Les modèles viennent désormais d'ailleurs, de Londres, de Paris, de Boston ou de New-York. On produit en série des meubles "de style fashionable" (12) pour une clientèle de plus en plus vaste et aux goût uniformisés. Il n'y a que la campagne québécoise francophone pour faire durer encore un peu la vielle tradition jusqu'à la fin du siècle, alors que les meubles achetés par catalogue viendront progressivement remplacer ceux des ancêtres.

Robert PICARD

1. KALM Pehr : Voyage au Canada en 1749, p. 440-442
2. MORISSET Gérard : Coup d'Oeil sur les Arts en Nouvelle-France, p. 3
3. PALARDY Jean : Book of Canadian Antiques, p. 35
4. DECHENE Louise : Habitants et Marchands de Montréal au XVIIe siècle, p. 386
5. id., p. 390-391
6. id., p. 400
7. BIBEAU, Michel - Arts Libéraux et Mécaniques, p. 174 - Cité dans la Revue d'Ethnologie du Québec, no 9 p. 30
8. MORISSET op. cit. p. 35, 39, 40
9. RIVIERE, Georges-Henri - Les Meubles anciens du Canada-Français, p. 9
10. PORTER John R. - Les Meubliers..., Cahiers du Celat no 10, juin 1989
11. MARTIN Paul-Louis - La Berçante Québécoise, p. 136
12. id., p. 144

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