La poterie québécoise
MAGAZIN'ART - 4e année, No 4 - Été 1992
Page d'accueil | Menu | Textes 

Lorsque l'on parle de la poterie québécoise, les premiers exemples qui viennent à l'esprit de quiconque s'intéresse quelque peu à notre patrimoine sont les cruches Farrar, la vaisselle de Saint-Jean, la poterie de Portneuf, Cap Rouge, Dion et Thomas de Québec.

Mais dans cette courte énumération, se glissent quelques intrus d'origine écossaise. En premier lieu, la "Poterie de Portneuf" laquelle doit son nom à un curieux concours de circonstances. Apparemment, un navire transportant une cargaison de cette typique faïence blanche à motifs de fleurs, de rosettes ou d'animaux multicolores, aurait coulé en face de Portneuf. Les riverains, pilleurs d'épave, se seraient partagé le butin. Cette faïence bon marché, décorée à l'éponge était fabriquée par diverses compagnies écossaises entre 1840 et 1920 et destinée surtout à l'exportation. Elle semble avoir eu la faveur populaire, tant au Québec que dans les Maritimes, à cause de la vivacité de ses couleurs et de la fraîcheur de ses dessins. C'est simplement parce qu'ils en retrouvaient plus dans les environs de Portneuf que nulle part ailleurs, que les premiers collectionneurs conclurent erronément qu'il devait s'agir d'une production locale. L'erreur est connue depuis plus de 20 ans déjà, mais le nom est resté et l'intérêt des collectionneurs pour la "Poterie de Portneuf" ne s'est pas atténué.

Quant à F.T. Thomas auquel nous devons de magnifiques services de vaisselle représentant divers paysages de Québec et de la région; il n'était qu'importateur. Entre 1885 et 1920, la maison Thomas fit fabriquer par la Poterie Britania, de Glasgow en Écosse, des quantités de vaisselle sur laquelle étaient reproduites, par décalcomanie, des photos de Livernois, célèbre photographe de la Vieille Capitale. Les chutes Montmorency, la porte Saint-Jean et diverses autres scènes typiquement de chez-nous, entourées de guirlandes de feuilles d'érable, de castors, de roses ou de chardons entrelacés, furent très populaires au début du siècle et le sont encore aujourd'hui parmi les collectionneurs.

Fabriquée entre 1867 et 1897, et provenant également d'Écosse, mais cette fois de la compagnie John Marshall & Co. de Bo'ness, la série des Sports Canadiens est certainement notre plus pittoresque vaisselle de faïence. Nous devons à un artiste anonyme, à l'humour caustique, une douzaine de différents motifs représentant surtout des sports d'hiver alors très en vogue tels la luge, le patin, la raquette et la crosse. (1)

Outre ces pièces fabriquées spécialement à notre intention, nos importations de poteries ont toujours été importantes. Sous le régime français, la mère patrie, exerçant un quasi-monopole, nous envoyait la presque totalité des faïences utilitaires nécessaires dans la colonie. Aussi ne retrace-t-on qu'une vingtaine de potiers exerçant leur métier ici avant la Conquête. C'est surtout à Québec, aux abords de la rivière Saint-Charles près de la "briquerie", qu'on les retrouve. "Dès 1688, Macé Martin y fabriquait des vaisseaux de terre, terrine et plats. En 1694, Urbain Salomé, provençal de nation et potier de terre, s'engageait à faire ou à faire faire toute la poterie et vaisseaux de terre utiles aux habitants de ce pays." (2)

Tôt après la Conquête, la fabrication locale connût un véritable essor alors que la vallée du Richelieu s'imposa comme le haut lieu de la céramique québécoise. C'est en 1776, que Simon Thibodeau, originaire de Pisiguit en Acadie s'installe au Bourg Saint-Denis à la suite de multiples pérégrinations. Déporté avec sa famille lors du grand dérangement de 1755, il passa quelques années à Philadelphie, où il aurait fort probablement appris son métier auprès d'artisans allemands. Puis après un séjour à Boston, on le retrouve en 1775 avec son beau-frère, Pierre Vincent lui aussi potier, alors qu'ils font partie des troupes qui repoussent les américains sous les falaises de Québec. A la suite de Thibodeau, Louis Robichaud, un autre acadien, s'installe dans le bourg. Ils forment des apprentis qui à leur tour deviendront maîtres-potiers, de telle sorte que 50 ans plus tard, Saint-Denis était devenu un véritable centre de production artisanale. Le recensement de 1825 nous révèle la présence de 18 potiers alors que le bourg ne compte encore que 90 maisons...

On constate une grande unité dans la production des divers ateliers de Saint-Denis. Tous les potiers utilisèrent exclusivement une argile locale rouge-brun foncé. Les terrines constituaient la majeure partie de leur production, qui comptait aussi beaucoup de plats, des jarres et des cruches. Toutes les pièces étaient façonnées au tour. Les plats étaient souvent décorés à l'engobe blanc (terre très diluée) appliqué à la poire formant de légers traits horizontaux ou en zigzag, lesquels apparaissent jaunes sous le vernis qui les recouvrent. Ce vernis à base de plomb donne aux pièces, une couleur brune tirant parfois sur le rouge ou le noir pigmenté de jaune clair. Dans certains cas, par la présence de cuivre dans la glaçure on obtient des teintes de vert olive.

Les événements de 1837-38, auxquels plusieurs potiers ont participé, marquent le déclin irréversible de cet artisanat local. Pas moins de vingt-deux potiers réclamèrent des dommages à la Couronne à la suite du passage de l'armée; six ou sept s'exilèrent aux États-Unis dans les mois qui suivirent la Rébellion. Les activités de moins en moins nombreuses se poursuivent encore durant une quarantaine d'années, les derniers potiers ayant peine à survivre à la concurrence industrielle et à l'importation délaisseront finalement leur métier. (3)

Durant ces mêmes années, la production artisanale dans la région de Québec est dominée par la famille Dion installée sur les bords de la rivière Saint-Charles. On leur doit des pots de fleur, des pots à tabac et des théières avec décoration en relief inspirées des modèles américains ou anglais. Leurs pièces les plus prisées des collectionneurs sont de terrines mouchetée de taches rouges, vertes ou orange provenant de diverses impuretés présentes dans l'argile ou la glaçure. (4) Cette industrie familiale était modeste mais néanmoins compétitive avec d'autres beaucoup plus importantes telles les Poterie Bell et Cap-Rouge.

Ces dernières, utilisant une argile du New-Jersey, produisaient à partir de moules des théières, cafetières, pots à tabac et vaisselle brun foncé. Cette glaçure mise au point en Angleterre et appelée Erreur! Source du renvoi introuvable. était alors très populaire. La Poterie de Bell se spécialisait, en outre, dans les tuyaux de drainage et surtout dans les pipes. Celles-ci fabriquées à partir d'une argile blanche importée d'Angleterre lui valurent une grande réputation. De son côté, Cap-Rouge fût la seule à fabriquer ici du , pièces qui doivent leur nom à une glaçure transparente jaunâtre qui recouvrait une terre assez pâle. On retrouve quelques tasses, mais ce sont surtout ses bols décorés de lignes à l'engobe blanche, bleue ou brune qui nous sont connus. Ils ne sont cependant pas faciles à distinguer de pièces semblables produites aux États-Unis et en Angleterre. (5)

Mais la véritable capitale de la céramique au Québec, fut sans contredit Saint-Jean. Favorisée par la première ligne de chemin de fer canadien qui la relie à La Prairie à partir de 1836 et par l'ouverture du canal Chambly en 1843, elle allait devenir un centre industriel important où la céramique occupe une place prépondérante. C'est en 1840 que les américains Moses Farrar et Isaac Newton Soule ouvrent à Saint-Jean, la première fabrique de poteries de grès au Canada. Dotés de techniques inconnues des artisans d'ici, ils produisent entre autres des récipients utilitaires, des cruches, des barattes, des pots et des saloirs très souvent ornées de fleurs ou d'oiseaux bleus. Dans leur sillage, les ateliers de grès se multiplièrent rapidement, tant à Saint-Jean qu'à Iberville.

En 1873, George Whitfield Farrar qui exploitait un atelier de grès décida de se diriger vers la production de vaisselle, il fonda avec Edward C. Mac Donald, la St-Johns Stone Chinaware Co., la première du genre au pays. On importait la terre d'Angleterre d'où venaient d'ailleurs les premiers ouvriers. Toutes les pièces étaient faites au moule. G. W. Farrar se retira bientôt de la compagnie, mais Mac Donald persévéra. Après quelques années, on embauchait jusqu'à 400 employés selon les besoins. Évidemment le succès de l'entreprise incita la création de plusieurs autres faïenceries, notamment: Canada Pottery (1881-82), British Porcelain (1882-88), Blackburn, Rowe and Co. (1882-84), La Fabrique de la rue de la Reine (1880-1890), St-Johns Porcelain Works (1878-1884), Central Stone Chinaware d'Iberville (1891-1894) et la Glasgow Poterie d'Iberville(1877-82)

A la fin du XIXe siècle, les produits importés, souvent de qualité supérieure, se vendaient moins chers que la production locale. Les difficultés se multiplièrent et forcèrent plusieurs entreprises à fermer leurs portes. Cependant quelques unes tirèrent avantage d'un nouveau débouché qui s'offrait à elles: la fabrication d'accessoires de toilette. Quatre ou cinq usines connurent un certain succès dans cette ligne. Seule la compagnie Crane, autrefois Canadian Potteries Ltd, a réussi à poursuivre ses opérations jusqu'à aujourd'hui. (6)

Robert PICARD

1. FINLAYSON , R.W. - Poterie de Port-Neuf
2. GAUMOND, Michel - La Poterie de Cap-Rouge
3. GAUMOND, Michel et MARTIN, Paul-Louis - Les Maîtres-Potiers du Bourg St-Denis
4. DION, Jacqueline B. et Jean-Pierre - La Poterie des Dion
5. IMREH-RASONYI, Lydia - La Céramique Québécoise Ancienne
6. FORTIN, Réal - Potiers et Faïenciers de St-Jean

Toute reproduction partielle ou intégrale, de ce texte, par quelque 
procédé que ce soit, est interdite sans l'autorisation écrite des auteurs.

robert.picard.antiquaire@videotron.ca

Page d'accueil | Menu | Textes