L'art de vivre au temps de Victoria
MAGAZIN'ART - 5e année, No 3 - Printemps 1992
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Au travers des âges, il y eût toujours une certaine interpénétration des styles en vogue simultanément dans les différents pays européens; mais jamais jusqu'alors on avait vu une standardisation aussi généralisée. A Paris, Londres, New-York, Montréal, chez les bourgeois de province et même chez les ouvriers; tout le monde voulait des meubles "au goût du jour". Mais ce goût semblait changer de jour en jour. Les quelques 65 ans du règne de Victoria (1837-1901) vont donc voir se suivre et se chevaucher les tendances les plus diverses.

À l'attrait pour les colonnes et les frontons Grecs, succède la fascination du gothique des cathédrales. Puis c'est la Renaissance italienne qui a la faveur populaire, rapidement déclassée par les rocailles et les cambrures du Louis XV ou du Rococo, les torsades jacobines ou élisabéthaines, les chinoiseries, les japonaiseries, les turqueries et en venir aux lignes plus sobres du Louis XVI. (1) Au même moment, les tenants du mouvement "Arts and Crafts", rejetant la machine et les styles académiques incitaient artistes et architectes à se tourner vers la nature. Dans tout l'Occident, on puise l'inspiration dans les mêmes grammaires d'ornements, dans les mêmes publications telles , Le Garde-Meuble, The Art Journal  ou encore divers albums représentant des motifs architecturaux et décoratifs, des modèles de tentures ou des meubles présentés dans diverses Expositions. (2)

Pour apprécier à leur juste valeur les réalisations de cette époque, il faut comprendre la conjoncture du moment: une très importante augmentation de la population, l'avènement d'une classe moyenne relativement aisée en quête de confort, des maisons plus grandes à meubler et les débuts de l'industrialisation qui permettait enfin une production de masse à moindres coûts.

Sans cesse pressés par une demande accrue, c'est comme si les meubliers n'avaient pas le temps de s'arrêter pour élaborer de nouveaux styles. Ils devaient produire sans cesse. D'une part, insatiablement la population demandait toutes ces belles choses qui hier encore n'étaient réservées qu'à une élite restreinte. D'autre part, les nouveaux outils permettaient de reproduire des motifs de plus en plus complexes. Les ébénistes composaient des modèles exclusifs de plus en plus compliqués dans l'espoir de déjouer la machine, mais il fallait souvent moins de cinq ans à l'industrie pour les recopier aux milliers d'exemplaires. Et la roue de continuer de tourner: nouveaux modèles encore plus complexes, nouveaux défis encore gagnés par l'industrie, nouveaux clients encore plus exigeants. Et il résultât de cette escalade, que le bâti des meubles fût, dans certains cas, littéralement étouffé, écrasé sous le poids de ses éléments de décoration.

"Traversé par les grands courants qui marquèrent l'évolution des sociétés occidentales au cours du XIXe siècle, le Québec de l'époque victorienne assimila à sa manière son lot de mutations et d'innovations. Au coeur d'un contexte marqué par un mouvement d'urbanisation, par un singulier développement des moyens de transport et par divers progrès technologiques, l'industrialisation y entraîna de profonds changements dans les structures socio-économiques, tout en affectant à plus d'un titre le mode de vie des populations." (3)

Ces changements se firent progressivement dans les différentes couches de la société québécoise. Les premiers touchés furent les bourgeois des villes, entre 1840 et 1860 (les anglophones devançant de peu les francophones) suivis des ouvriers et de la bourgeoisie campagnarde vers 1870-1880. Enfin les habitants qui attendirent la fin du siècle pour se tourner vers les nouveautés, durent se contenter des meubles de qualité moindre entièrement usinés alors offerts dans les catalogues des grands-magasins. (4)

"Devant des besoins nouveaux, toute une gamme de meubles va surgir de l'esprit inventif des créateurs : éviers de cuisine, lavabos, porte-parapluie, porte-manteaux en forme de haute chaise droite au dossier décoré d'un miroir biseauté, petites armoires à tout faire, tables à multiples étagères aux montants tournés en spirale, petites tables décoratives aux formes les plus surprenantes..."(5) On voit aussi apparaître de nouveaux matériaux tels les grands miroirs, le marbre, le rotin et les ressorts pour le confort des fauteuils rembourrés.

L'industrie du meuble est en effervescence au Québec. Les chiffres sont impressionnants, en trente ans, de 1851 à 1881, le nombre de meubliers passe de 311 à 1359 alors que le marché sera nettement dominé par les francophones, ceux-ci comptant pou 53,6 % de la main d'oeuvre en 1842, atteignaient 91,3% en 1871.(6) A Québec, William Drum et Philippe Vallière sont équipés de machines à vapeur, alors que les montréalais John et William Hilton optent pour des machines hydrauliques. Ils ont chacun plus d'une centaine d'employés, dont plusieurs sculpteurs de renom. Mais nombreux sont les meubliers qui, comme Pierre Drouin et Honoré Roy dit Belleau, continuent la tradition avec les simples outils du passé. Leurs méthodes de production sont standardisées, spécialisées, mais pas mécanisées.

Une analyse attentive de la production québécoise de l'époque victorienne, nous permet de discerner de nombreuses pièces au décor équilibré et d'une facture soignée dont le charme suranné nous séduit. 

Héritiers d'une tradition qui avait toujours prôné "la belle ouvrage"et doués d'une bon sens de l'équilibre et de la mesure, la plupart des meubliers québécois on su tirer parti de la mode du jour en l'épurant de ses excès. La comparaison des esquisses d'un canapé de salon ou d'un buffet de salle à manger d' Honoré Roy dit Belleau avec les planches du Garde-Meuble  dont elles sont indéniablement inspirées, prouve à quel point certains de nos artisans on su donner une véritable majesté à leurs oeuvres en les dépouillant d'éléments disparates et inutiles. (7)

Avec le recul, on constate qu'une grande unité se dégage de la production mobilière de cette époque: unité dans la recherche du confort, dans la solidité, la monumentalité et l'opulence. Cet effet d'unité est par ailleurs amplifié par l'ubiquité pour ne pas dire la mondialisation des diverses tendances du meuble victorien.

"Jugés selon nos standards modernes, les intérieurs victoriens étaient littéralement surchargés" (8) Mais cette surcharge qui nous étouffe parfois, était voulu, voire recherchée. C'était en quelque sorte un cocon dans lequel on se sentait à l'abri de la misère. Confortablement installé au salon entouré de meubles imposants, de bibelots et de mille choses inutiles, à chaque minute, à chaque regard, on avait la preuve que l'on avait réussi, que la vie ne serait plus jamais ce qu'elle avait été pour les parents, qu'on était devenu quelqu'un : on avait enfin trouvé l'art de vivre.

Robert PICARD

 

1. WINCHESTER Alice - American Antiques - p. 19 à 23
2. PORTER John R., LESSARD Rénald, LABIAU Jean-Pierre - Les Meubliers Pierre Drouin et Honoré Roy et l'Industrie du Meuble à Québec à l'Époque Victorienne - p.35
3. id. p.1
4. id. p. 31
5. LESSARD Michel et MARQUIS Huguette - Encyclopédie des Antiquités Québécoises - p.112
6. PORTER John R. et al. - op. cit. - p.6 et 26
7. PORTER John R. et al. - op. cit.- p.37 à 39
8. BRADFORD Ernle - Antique Collecting - p. 37

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robert.picard.antiquaire@videotron.ca

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