Le Louis XIII :
vieux de quatre siècles et toujours à la mode
MAGAZIN'ART
- 6e année, No 1 -
Automne 1993
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Dès la fin du XVIe siècle, après les guerres de religion qui furent désastreuses pour les arts, la France retrouve sa prospérité. Henri IV et Sully encouragent les industries d'art, pensionnent et logent au Louvre des artistes et créent la Manufacture des Gobelins. Paris devient le centre artistique de la France et attire les artistes de toute l'Europe. Paradoxalement, dans cet environnement très cosmopolite, tous les efforts se concentrent vers la recherche d'un art national véritablement français. Il se concrétisera dans le style Louis XIII, par le fusionnement harmonieux de différentes influences étrangères.(1)
Nul style n'aura une influence plus marquante sur le mobilier régional, tant en France que dans ses colonies. Cette influence s'étendra sur une période de près de trois siècles. Mais, en regardant nos cuisines québécoises d'aujourd'hui où foisonnent les portes d'armoire à pointe de diamant ou à panneaux soulevés, appelés en France Erreur! Source du renvoi introuvable., l'on verra bien que ce style continue de s'attirer la faveur populaire quatre siècles après sa création.
"Le règne de Louis XIII se situe entre 1610 et 1643, mais le style auquel il a donné son nom s'étend, en fait, sur une période bien plus longue; soit de la mort d'Henri III en 1589 jusqu'à la prise du pouvoir par Louis XIV en 1643. C'est une époque remuante, haute en couleur... C'est le temps des mousquetaires et du Discours de la Méthode, du Cid et de Galilée. Une prodigieuse activité intellectuelle accompagne une inlassable rage de vivre."(2) C'est aussi l'époque où s'établissent sur les rives du Saint-Laurent les villes de Québec, Trois-Rivières et Montréal qui vont devenir les piliers de la Nouvelle-France.
D'allure géométrique et de conception rigoureuse, les meubles de l'époque Louis XIII sont plaqués, tournés, moulurés. Leur forme générale est très architecturée, sobre et souvent massive.(3) Elle est caractérisée par la ligne droite, ceci est dû probablement à la technique du placage d'ébène. En effet, cet habillage, constitué de réglets de 8 mm d'épaisseur, ne pouvait s'appliquer que sur des surfaces planes et se prêtait admirablement bien à l'exécution d'un décor géométrique essentiellement composé de droites, comme les pointes de diamant et les panneaux soulevés.(4) Le terme ébénisterie vient d'ailleurs de cette technique, importée de Flandres, employée pour la finition des meubles destinés à la cour de Louis XIII. La couleur de l'ébène confère à l'ameublement une certaine austérité. Mais au Québec comme dans les autres provinces de France, point de placage; uniquement du bon bois solide. Si le chêne est privilégié outre-Atlantique; ici, c'est surtout le pin qui a la faveur populaire. Certains le peindront en noir pour respecter le style, mais la plupart de nos ancêtres n'hésiteront pas à choisir des couleurs vives.
Le tournage est omniprésent dans le piètement des tables et des fauteuils. Les colonnes torses, les balustres et les grains de chapelet sont faits dans des pièces de bois carrées qui ne sont pas tournées aux points d'assemblage des pieds avec la ceinture et les traverses d'entrejambe. Ceci forme ce que l'on appelle des dés de raccordement. Les entrejambes rectangulaires, du début de la période, font rapidement place aux entrejambes en forme de "H". La grande traverse tournée est généralement décorée en son milieu d'un motif qui peut être un vase, une pomme ou une toupie.(5) Dans le meuble régional, le tournage est fréquemment remplacé par un chanfrein qui met en relief les dés de raccordement.
"Le mobilier traditionnel se distingue nettement du mobilier de style, quoiqu'il lui soit apparenté et qu'il en emprunte souvent les innovations techniques et artistiques. C'est un mobilier de menuiserie, c'est-à-dire en bois solide, massif, plutôt qu'un mobilier d'ébénisterie, où la marqueterie et le placage sont de règle. Le mobilier régional, en France comme au Canada, n'est qu'un mobilier de menuiserie, et l'artisan qui exécute ces meubles est un menuisier et non un ébéniste. Nos meubles sont des meubles régionaux, d'une autre région de France, d'une autre province, plus rustiques, peut-être, mais d'un charme égal."(6)Le mobilier régional en France "atteignit son apogée entre les années 1785 et 1820". C'est sensiblement durant la même période que l'on produisit ici nos plus beaux meubles d'esprit français et ce, malgré la Conquête qui nous fit passer sous la domination anglaise en 1760. "C'est une fois détaché de l'arbre français que le rameau canadien, chose émouvante, a donné sa plus fine fleur française. Des deux côtés, née de la paix, l'aisance d'une paysannerie a permis cet essor. Mais l'aisance, au Canada, a davantage rapproché la paysannerie de la bourgeoisie qu'elle ne l'a fait en France. Le mobilier du paysan canadien s'en ressent."(7) On y constate l'assimilation plus rapide de la chaise et de la commode, et l'adoption de l'encoignure: types de meubles particulièrement caractéristiques des classes supérieures dans la Mère-Patrie.
Comment peut-on expliquer la popularité de ce style que d'aucuns ont qualifié d'austère, de massif voire de gras et de lourd? Tout d'abord il faut retenir que ces qualificatifs s'adressent surtout aux meubles de la cour et non pas à leurs variantes régionales. Ensuite, il faut convenir que ces meubles simples et solides répondaient à l'images des habitants de ce pays et de tous les paysans français. Cette austérité, ce dépouillement, n'est-ce pas justement la pureté de ligne que l'on recherche aujourd'hui dans le design contemporain? Ceci expliquerait la grande affinité de deux styles séparés par quatre cents ans d'histoire.
Bien sûr, d'autres rois ont succédé à Louis XIII, d'autres styles aussi. Mais aucun ne le supplanta réellement. Le Louis XIV qui, pour répondre à la magnificence de l'époque, sacrifiait la logique à la somptuosité, connut une faveur mitigée, même auprès de la bourgeoisie canadienne. Élégant, galbé, chantourné, le meuble Louis XV séduisit l'élite. Il ne remplaça cependant pas, dans le coeur de la population, le solide et fidèle Louis XIII. Ce dernier restera toujours le symbole de nos racines françaises et un hommage au sens de l'esthétique et à l'habileté de nos pères.
Robert PICARD
1. CHANSON Lucien - Traité
d'Ébénisterie, p. 175
2. MARABOUT - L'Encyclopédie des styles d'hier et d'aujourd'hui, p. 43
3. MARABOUT - op. cit. p. 44
4. CHANSON - op. cit. p. 178
5. MARABOUT - op. cit. p. 47
6. PALARDY Jean - Les Meubles Anciens du Canada Français, p. 21
7. RIVIERE Georges-Henri - Introduction du livre de Jean Palardy, p. 9
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