Les instruments aratoires d'autrefois
MAGAZIN'ART - 6e année, No 4 - Été 1994
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C'est le temps des labours. Hier, je regardais avec nostalgie, de rugissants tracteurs s'affairer sur une ferme voisine. Il y a dix ans à peine, c'est avec un cheval que le cultivateur labourait cette même terre. Je passais de longs moments à le regarder tracer les sillons, ébahi de revoir des scènes familières de mon enfance en Gaspésie. Au début des années '80, à moins de 50 km de Montréal, cet anachronisme avait de quoi surprendre. L'homme, le cheval et la charrue ne faisaient qu'un. Courbé sous l'effort, les mancherons bien en mains, il suivait inlassablement, d'un pas lourd, le rythme de la bête. Il reprenait les gestes de son père, de son grand-père et de tous ceux qui, depuis les débuts de la colonie, ont façonné ce pays.

Mais avant de s'atteler à la charrue, les colons ont dû s'attaquer à la forêt. D'abord l'abattage à coups de haches ou de cognées, puis le débitage des branches, l'effardochage et le flambage; enfin l'essouchage et l'épierrage du terrain. Les premiers labours se faisaient souvent à la pioche ou à la houe, entre les souches, car il n'y a que dans les terres bien défrichées que l'on puisse utiliser la charrue. Dès 1619, arrivent de France quelques laboureurs à boeufs. Il faut cependant attendre le début du XVIIIe siècle pour voir des charrues sur toutes les fermes; certaines tirées par des boeufs, d'autres par des chevaux, suivant les préférences du laboureur.

Malgré les recommandations des spécialistes, les habitants font peu de cas de l'irrigation et du fumage des terres. Des fossés sont creusés aux premières heures de l'agriculture québécoise, mais encore faut-il les recaller; plusieurs négligent de le faire. Très tôt, chaque paroisse aura son recalleur de fossés. A l'aide du louchet, étroite pelle de bois terminée par une lame de fer tranchante, il creuse, nettoie et coupe les racines qui entravent l'écoulement des eaux.(1) Les écologistes seront peut-être horrifiés d'apprendre que jusqu'au milieu du XIXe siècle, il était d'usage de transporter, en hiver, les fumiers sur les rivières gelées pour s'en débarrasser, au lieu de l'utiliser pour engraisser la terre. (2)

Après les labours, viennent le hersage pour émotter le sol, les semailles et le roulage qui brise les mottes et assure un bon enfouissement des grains. On sème à la volée ou avec toute une variété de différents semoirs, dont le plus impressionnant est sans contredit le semoir à mil. Apparu vers le milieu du XIXe siècle cet instrument ressemble à une longue gouttière pouvant atteindre 3,70 mètres de long. Suspendu par une courroie au cou du semeur, ce curieux attirail, dont le fond est percé de petits trous, laisse échapper les semences grâce à un mécanisme à manivelle.

Puis vient le temps des récoltes, jusqu'au milieu du XIXe siècle, on fauche le foin ou le blé à la faucille, celle-ci peut être dentée ou tranchante. La faux à javeler appelée javelier apparaît vers 1810. C'est une espèce de grande faux munie d'un râteau qui permet à la fois de couper le blé et d'en faire des javelles.

"La machinerie agricole d'autrefois, quoique rudimentaire, n'en était pas moins fort variée et intéressante. Comme les ustensiles domestiques, elle était l'oeuvre de chaque habitant qui, ingénieux, fabriquait lui-même tout ce qu'il pouvait se passer d'acheter. Quelques artisans de village fournissaient aussi, en petite quantité, des instruments ou des objets de leur confection." (3)

Tout au long de leur existence, de 1729 à 1890, les forges du Saint-Maurice fournirent aux habitants et aux jardiniers certains outils en fonte et en fer forgé. Mais, après 1840, le nombre de fonderies augmente. Il s'en trouve dans tous les coins du pays. En ces débuts de l'ère industrielle, les plus gros fabricants d'instruments aratoires de la province sont Matthew & Henry Moody, établis à Terrebonne en 1845. La fonderie de l'Ile-Verte, fondée par Charles Bertrand en 1865, talonne de près celle des frères Moody. Ses machines agricoles se vendent partout au Canada. Il fit même construire une flotte de goélettes pour livrer ses moulins à battre, piloteuses, éballeurs, charrues ordinaires ou à rouelles, arrache-patates, herses, poêles, chaudrons, chariots et roues de toutes sortes, sans compter ses machines pour moulins à farine, à scie, à carder et à fouler. Il ne faudrait surtout pas oublier Amable Bélanger, dont la fonderie, ouverte en 1867 à Montmagny, allait devenir célèbre pour ses poêles. Mais, peu de gens savent que parallèlement à ses fameux "beaux Bélanger", l'entreprise a toujours produit des machines agricoles. En 1940, elle était même considérée comme l'une des plus anciennes au Canada dans ce domaine.

"Les manufacturiers canadiens ne manquaient certes pas du sens des affaires, et la machinerie agricole qu'ils produisaient, de 1850 à 1918, a bénéficié d'une clientèle considérable. (4) Mais ce monopole s'est rapidement écroulé en faveur des ontariens et des américains qui ont, depuis, écrasé l'industrie locale en s'emparant de presque toute la clientèle.

Quelques heureux collectionneurs, ayant acheté une vieille ferme, ont eu la surprise de découvrir dans les bâtiments toute une panoplie d'instruments aratoires anciens. Ils se plaisent à les réparer et les astiquer pour les exposer dans la grange. Pour le plaisir, certains les utilisent même à l'occasion. Mais, pour ceux qui manquent d'espace, le choix est encore vaste: pelles, louchets, râteaux, faucilles, fourches à foin, vans à grain, arrosoirs et coffins, ces étuis de bois que l'on remplit d'eau pour mouiller la pierre servant à aiguiser les faux durant la faucherie.

Et cette vie de dur labeur de nos ancêtres agriculteurs a largement inspiré de nombreux écrivains, peintres, sculpteurs, graveurs de chez nous. Qu'on pense entre autres à Louis Hémon, Suzor-Côté, Clarence Gagnon, Laliberté, Bourgault. Plusieurs patenteux et autres artistes populaires de chez-nous ont également immortalisé nos ancêtres dans leurs occupations quaotidiennes. Les chacotages d'Eugène Saint-Onge, qui illustrent cet article, en sont un bel exemple. Ces oeuvres, outre le plaisir purement esthétique qu'elles apportent, nous permettent de se retremper dans cette atmosphère champêtre d'antan, où les hommes trimaient dur... mais où le temps s'écoulait lentement .

Robert PICARD

1. SÉGUIN Robert-Lionel - L'Équipement aratoire et horticole du Québec ancien - p. 67
2. id - p. 71
3. BARBEAU Marius - Maîtres Artisans de chez-nous - p. 96
4. id - p. 108

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