Collectionner sur un thème : les coqs
MAGAZIN'ART - 7e année, No 4 - Été 1995
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"Si vous devenez collectionneur comme on devient spéculateur, par amour du jeu - du gain -, trois fois sur quatre vous perdrez votre mise, l'art se vengera de vous. Et c'est justice. " (1)

Le véritable passionné, celui qui collectionne par amour de l'objet, ne doit craindre ni vengeance, ni désillusion. Au contraire, pour peu qu'il fasse preuve de quelque prudence avant de succomber au coup de foudre, il sera payé au centuple par le seul plaisir de posséder l'objet de ses rêves. Celui-là est un véritable collectionneur qui peut faire siennes les paroles du poète: "Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et nous fait vous aimer?"

Pour certains, cette passion se traduira par un attrait irrésistible vers un type d'objets précis: timbres, cloches, pipes, canards de bois, tableaux de tel peintre ou de telle époque, louches en argent, faïences françaises du XVIIIe siècle, cartes de base-ball, etc... D'autres se laisseront séduire par un sujet particulier; peu importe le matériau, l'époque, le style pourvu que l'objet représente le thème chéri entre tous.

Les animaux tiennent le haut du pavé dans les collections thématiques et parmi eux, le coq occupe la place qui lui revient de droit en tant que roi de la basse-cour. La fascination exercée par ce fier gallinacé se perd dans la nuit des temps. Son chant qui annonce le lever du jour lui a valu d'être universellement reconnu comme symbole solaire, il représente également la fierté et la vigilance. On le vénère depuis des millénaires en Orient, en Afrique et chez les peuples nordiques; les Égyptiens, les Grecs, les Romains ainsi que certaines tribus amérindiennes du sud-ouest des États-Unis l'associaient à l'astre solaire dont il annonçait infailliblement le retour. Quant au "coq gaulois" que les français prirent pour emblème, il tire son origine de l'homonymie de ces deux termes; en effet en latin Erreur! Source du renvoi introuvable. se traduit par "gallus" alors que le même mot avec une majuscule veut dire "Gaulois".

Chez les catholiques ce symbole de la lumière naissante figure la résurrection du Christ. "Au faîte du clocher de l'église, soit le plus haut point du village, cet animal rappelle la suprématie du spirituel sur le temporel. Tout comme le coq annonce le jour, son emblème symbolise la victoire de la Parole sur les ténèbres. (2) Sa présence sur les croix de chemin et les calvaires est également une reminiscence du reniement de saint Pierre. En fait l'Église, en se l'appropriant, a sacralisé ce symbole universellement reconnu.

En tant que québécois nous sommes doublement héritiers de ce symbole; d'abord dans sa dimension temporelle par notre origine gauloise, ensuite dans sa dimension spirituelle par notre appartenance religieuse. En conséquence, il n'est donc pas surprenant de constater son importance dans notre art populaire traditionnel.

Les coqs de clochers sont incontestablement les plus prestigieux exemples de ce vénéré volatile. Le symbolisme qu'il représentait et sa situation privilégiée exigeait une grande qualité d'exécution, aussi confiait-on cette tâche à un ferblantier de renom. Sous ses mains expertes, le cuivre ou le fer-blanc découpé, martelé et soudé se transformait rapidement; l'oiseau prenait forme. L'artiste rajoutait une plume par-ci, une autre par-là, puis une belle crête pour couronner le tout. Tous les coqs n'étaient cependant pas destinés à un aussi haut perchoir et tous ne furent pas l'oeuvre de professionnels. Pour orner leur maison ou leur grange d'une belle girouette, les habitants comptaient la plupart du temps sur leur habileté et leur imagination. Le bois de pin sculpté, la tôle travaillée en ronde bosse ou simplement découpée en silhouette prenaient souvent, sous leur inspiration, l'apparence du roi de la basse-cour, mais la faune éolienne comprenait également une multitude d'autres animaux familiers, fantaisistes ou mythiques.

Nos ancêtres étaient d'habiles sculpteurs, des "gosseux" comme on disait dans le temps. Forcés par la situation à toujours se débrouiller, avec un bout de bois et un couteau ils arrivaient à fabriquer ou réparer n'importe quoi. Nulle part l'expression de leur sens artistique ne fut plus évidente que dans les moules à sucre; les motifs animaliers, religieux et autres y foisonnent. Le collectionneur de coqs trouvera ici de quoi satisfaire sa passion. Mais ce n'est pas tout! Certains moules à beurre arborent parfois cet emblème solaire. Et l'arche de Noé si populaire autrefois; aurait-il été complet sans le mâle représentant de la basse-cour et sa compagne? Les spécialistes s'accordent à dire que nos ancêtres furent des sculpteurs animaliers exceptionnels. Les patenteux, les "gosseux", les "chacoteux", tous ceux-là qui créent ce que l'on appelle l'art populaire contemporain sont les dignes héritiers de cette tradition. Mais ils ne sont pas les seuls à s'être intéressé à ce fier volatile certains artistes de renom nous en ont donné d'intéressantes versions.

Comme on le sait, la peinture traditionnelle au Québec s'est surtout limitée à l'art religieux, au portrait et au paysage; les seuls coqs qu'on peut y voir, sont quelques indicateurs des vents sur leurs hauts perchoirs. La tradition picturale naïve du Québec c'est avec des bouts de chiffons qu'elle fut crée. Dans certains de leurs tapis crochetés, nos aïeules nous font entrevoir leur environnement, leur vie quotidienne, leurs rêves... Ici encore l'amateur pourra découvrir quelques beaux spécimens du réveil-matin emplumé.

Il n'y a pas que des pièces québécoises ou artisanales pour attirer les collectionneurs; des moules à chocolat en tôle, des moules à bonbons en fonte offrent également une intéressante variété. Et que dire des cruches de grès, des assiettes de faïence ou de porcelaine sur lesquelles on peut admirer ce roi combatif? Et celui-là qui vient du Portugal avec ses vibrantes couleurs et des petits coeurs sur les ailes et la queue; ne serait-il pas digne lui aussi d'entrer dans la famille? J'ai l'impression de les entendre à l'unisson tous les coqs de la collection souhaiter la bienvenue à ce nouveau venu par un retentissant cocorico...

Robert PICARD

1. Oulmont Charles - Les lunettes de l'amateur d'objets d'art - p. 21
2. LESSARD Michelle et MARQUIS Huguette - L'Art traditionnel au Québec - p. 172

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