Les buffets deux-corps
MAGAZIN'ART - 8e année, No 1 - Automne 1995
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Trônant dans la salle commune le buffet deux-corps était très répandu chez l'élite de notre société, dès les débuts de la colonie. Généralement désignés dans les inventaires comme une "paire d'armoires", les plus vieux spécimens d'esprit Louis XIII, à losanges ou à pointes de diamant, étaient parfois surmontés d'un fronton Renaissance.

Jean Palardy nous rapporte la description d'un buffet deux-corps et de son contenu dans l'inventaire des biens de Jeanne Mance, à Montréal en 1673 : "Ung Buffet de bois de Merisier d'Assemblage, a quatre guichets (portes), à deux tiroirs ferment a deux clefs, et Iceluy ouvert avec les clefs... avons trouvé les choses cy apres.

Premièrement. Dix paires de draps de Toile de brin tels quels.
Item, Vingt six chemises, Neufves et Vielles
Item, Une Tavoyelle (linge fin servant au service religieux) de point Couppé, telle quelle
Item, Six dousaines Serviettes ouvrées & huict Serviettes de lin
Item, huict Nappes de grosse Toile
Item, Trois grandes nappes ouvrées
Item, Une Camisolle de Bazin
Item, dans les guichets d'en haut dud Buffet, quatre Sallières, Une esguiere, quatre assiette, Une Cuillere à pot et deux flambeaux, et Un pied d'Un aute. Flambeau le tout destin, (d'étain) Item dans Une Serviette, environ Une livre & demye de Cassonade, Item, dans Un petit Sac de Toile environ demye Livre d'amidon, Une livre & demye ris et environ demye livre de poivre en grain dans les boistes de bois". (1) Comme on peut le voir, c'était véritablement un meuble de rangement à tout usage.

La majorité des buffets deux-corps étaient en pin, mais on en trouve également plusieurs en merisier ou en noyer tendre. Généralement de dimention imposante, ces meubles atteignent souvent plus de huit pieds de hauteur vers la fin du XVIIIe siècle, alors que le style Louis XV est très en vogue. Dans certains cas, on verra même des buffets à trois corps. Des versions plus modestes, à panneaux soulevés ou plats sont d'un usage courant dans les maisons rurales.

Il arrive fréquemment qu'un meuble considéré aujourd'hui comme un buffet-bas soit en fait l'une des deux parties d'une "paire d'armoires". De nombreux indices nous permettent de déterminer si tel est le cas. En général, si nous sommes en présence de la partie supérieure d'un buffet deux-corps , l'identification sera très aisée, car les indices sont nombreux. Premièrement, cette pièce devant être posée sur une autre n'avait pas de pieds; elle reposera donc directement sur le sol à moins qu'un piètement ou une base n'aient été rajoutés, ce qui devrait être facile à déceler. Deuxièmement, puisque son dessus était destiné à être situé à plus de six pieds du sol, il n'était que grossièrement raboté. Par contre il était généralement ceint d'une moulure très saillante qui paraît déplacée sur un meuble bas. Si ces détails ne sont pas suffisants, examinez les portes: si l'usure est placée tout en bas de telle sorte que vous avez l'impression que les gens devaient s'agenouiller ou s'accroupir pour les ouvrir, vous êtes définitivement en présence d'un haut de deux-corps.

Par contre, si c'est la partie inférieure d'une armoire deux-corps qui a été convertie en buffet-bas, on devrait trouver sur le dessus des traces laissées par le deuxième étage. Évidemment si le meuble a conservé sa peinture d'origine, la place occupée par le corps supérieur sera très visible; si le meuble a été décapé au bois ou repeint, des traces d'usure seront néanmoins décelables par l'oeil averti. Un bas de deux-corps étant complet par lui-même, malgré l'absence de son deuxième étage, a une bonne valeur en tant que buffet-bas, car il n'a pas besoin d'altérations. Néanmoins, pour une pièce du même âge et de qualité égale son prix sera inférieur à celui d'un véritable buffet-bas ou d'un deux-corps entier.

Au XIXe siècle, on construisit de nombreuses armoires ressemblant à des buffets deux-corps, mais d'une seule venue. Les collectionneurs les désignent fréquemment sous le terme de "faux-deux-corps"; je préfère l'appellation "deux-corps à bâti unique", laquelle ne soulève aucune ambiguïté quant à l'authenticité de la pièce. Certains deux-corps à bâti unique furent sciés en deux pour faciliter leur déplacement. Si le travail a été bien fait et que l'on possède les deux moitiés du meuble, ceci n'affecte pas vraiment sa valeur. Par contre si l'une des parties a été transformée en buffet-bas, on le découvrira en examinant les indices mentionnés ci-haut.

Si certains deux-corps furent transformés en buffet-bas, l'inverse s'est également produit. Il m'est arrivé de trouver à quelques reprises des meubles dont la partie supérieure était manifestement plus récente que la partie inférieure; ce n'étaient pas nécessairement des faux. Au contraire, si cette transformation est très ancienne, elle fait partie de l'évolution du meuble et peut être considérée comme un ajout qui lui confère un caractère d'unicité apprécié de certains collectionneurs.

Robert PICARD

PALARDY Jean, Les Meubles Anciens du Canada-Français, p. 103

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