Un meuble bien commode
MAGAZIN'ART - 8e année, No 3 - Printemps 1996
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Peut-on imaginer une chambre à coucher sans commode? Aujourd'hui, ce meuble est devenu l'incontournable compagnon du lit, dans ce que l'on appelle communément le "set de chambre". Mais il n'en fut pas toujours ainsi car la commode, dernier-né des meubles traditionnels, a tout juste 300 ans.

Des millénaires après le coffre, des siècles après l'armoire, ce nouveau meuble de rangement, qui va progressivement détrôner ses prédécesseurs, fait son apparition vers 1695. On attribue son invention à André Charles Boulle, célèbre ébéniste de la cour de Louis XIV. Plaquée de bois précieux, de cuivre, de corne, d'écaille de tortue, de nacre et d'ivoire qui s'enchevêtrent pour former des guirlandes de fleurs et de feuillages, d'où surgissent parfois des cornes d'abondance ou des animaux fantastiques, rehaussée de bronzes finement ciselés et dorés... Véritable bijou, elle a vite conquis la noblesse. Il fallut cependant attendre plus d'un demi-siècle avant que, dépouillée de son revêtement trop aristocratique, la commode ne s'introduise dans les intérieurs ruraux français. Fini le placage, la commode paysanne est un meuble de bois massif où la sculpture remplace les bronzes ciselés, mais ça demeure une pièce réservée à l'élite. Au Québec, c'est vers la même époque que l'on trouve les premières mentions de commodes dans les inventaires: "en noyer à trois tiroirs, à trois serrures et garnitures à main de cuivre" (1) ou "de bois de merisier ayant quatre tiroirs". (2) Elles deviennent plus fréquentes dans les années de paix qui suivent la Conquête. Luxe inaccessible aux paysans français, la commode se retrouve chez nombre de nos habitants.

C'est son côté pratique, la commodité qu'offre sa série de tiroirs, qui lui valut d'être baptisée "armoire-commode", nom qu'elle conservât. Mais au Québec, beaucoup de gens l'appelle "bureau". Il est intéressant de noter qu'au début du XIXe siècle, les américains utilisaient également le terme "bureau"  pour désigner leurs "chests of drawers",  tandis qu'autant en France qu'en Angleterre ce nom était réservé à une table à écrire. Le dictionnaire Bélisle de la langue française au Canada,  nous donne cette curieuse définition de la commode: "Espèce d'armoire en forme de bureau, pour y renfermer du linge et des habits".

Le tiroir, principal attribut de ce meuble, n'est pas né avec la commode. Déjà à la Renaissance on en retrouve sur divers meubles. Vers 1550, le buffet Henri II, vénérable ancêtre de nos armoires deux-corps, a toujours des tiroirs pour séparer ses parties inférieure et supérieure. Le bureau, table à écrire munie de tiroirs, apparaît près de 100 ans avant la commode. Dès la fin du XVIe siècle, de nombreux coffres seront garnis d'un tiroir à la base. En Angleterre, ces "chests-with-drawers", deviendront finalement des "chests-of-drawers", alors que le nombre de tiroirs augmentera au détriment de la partie coffre, qui finira par disparaître.

Le miroir, indispensable complément de la commode de madame a une histoire très ancienne. Les Égyptiens, les Grecs et les Romains se servaient de miroirs de bronze ou d'argent poli. Le miroir de verre, inventé à Venise, ne fait son apparition en France et en Angleterre que vers 1670. D'abord de dimension très restreinte, il s'agrandira progressivement avec l'amélioration des techniques de production. Vers 1800, la "psyché", grande glace de pied pivotant dans un cadre assemblé sur des pieds en patin, est indispensable à toutes les belles de l'époque. Parallèlement on trouve des "coiffeuses portatives", petites psychés destinées à être placées sur une table servant à la toilette. Bientôt l'on fixera ce miroir sur la table qui prendra le nom de "coiffeuse": c'est le premier meuble à miroir. A l'époque Victorienne, on semble vouer un culte particulier aux miroirs. On en voit partout dans des encadrements qui rivalisent de sculptures, de somptuosité, de surcharge. Sur les meubles de hall d'entrée, les consoles, les buffets, les tables de toilette... Évidemment la commode n'échappe par à cette mode quasi narcissique.

Au Québec, l'on distingue trois grandes catégories de commodes: "Les plus anciennes commodes sont à façade plate, à trois tiroirs égaux superposés ou à quatre tiroirs, les deux du haut étant juxtaposés". (3) On produira des variante de ce type de commodes depuis la fin du régime français jusque vers le milieu du XIXe siècle. Viennent ensuite nos plus belles commodes, fabriquées pour la plupart entre 1785 et 1830; leur façade est galbée, cintrée, à ressaut ou en arbalète avec les panneaux latéraux chantournés. Elles sont l'oeuvre de menuisiers-sculpteurs auxquels on doit les intérieurs de nos églises. Parmi eux Quévillon a laissé sa marque. Considérées comme les joyaux de notre ameublement traditionnel, certaines de ces commodes présentent quelques détails d'influence anglaise, comme les pieds ornés de griffes étreignant une boule. Finalement, viennent les commodes Victoriennes. Alors que l'industrialisation permet la production d'ameublement en série et à moindre coût, que l'on offre par catalogue, on verra les "bureaux de chambre"  s'introduire dans les plus humbles résidences.

"Dans l'ensemble, il existe une étonnante variété de commodes au Canada, et toutes présentent un grand intérêt, en dépit souvent de leur lourdeur et de leur naïveté. À la différence de l'artisan français, l'artisan canadien est plus fantaisiste dans son travail et beaucoup moins respectueux des traditions. Ceci se révèle plus particulièrement dans la fabrication de la commode, qui est un des meubles les plus curieux du mobilier traditionnel canadien." (4) Le plus bel exemple de cette naïveté et de ce non-respect des traditions dont nous parle Jean Palardy, est sans contredit cette commode à arbalète, dont les pieds avant sont en forme de bottes. Elle appartient au musée des Beaux-Arts de Montréal, c'est le plus bizarre meuble québécois que je connaisse.

Robert PICARD

1. PALARDY, Jean - Les Meubles Anciens du Canada Français - p. 295
2. SÉGUIN, Robert-Lionel - La Civilisation Traditionnelle de l'Habitant aux 17e et 18e Siècles - p. 368
3. PALARDY, Jean - op. cit. p. 296
4. PALARDY, Jean - op. cit. p. 298

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