De l'art à coups
de marteau...
MAGAZIN'ART
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9e année, No 1 -
Automne 1996
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"Sous bien des aspects, la pratique du métier de forgeron comporte un côté spectaculaire. La vision de l'homme faisant entendre le chant rythmé du marteau(1)
Depuis le lointain âge du fer, qui commence vers 1200 avant Jésus-Christ, le métier du forgeron primitif a évolué pour donner naissance à de multiples spécialités. Au début du XVIIe siècle, au moment où les rives du Saint-Laurent commencent à se peupler, la France compte pas moins de huit corporations de différents métiers du fer: "armuriers, chaudronniers, cloutiers, couteliers, forgerons, maréchaux-ferrants, serruriers et taillandiers. (2) Tous ont en commun de savoir forger le fer sur l'enclume. Les champs d'activité des diverses corporations sont très spécifiquement définis par la Loi, qui établit également les règles de l'apprentissage. Parallèlement aux corporations qui réunissent les maîtres de chaque discipline, le compagnonnage a pris naissance au Moyen Age pour défendre la cause des artisans.
Le lent peuplement de la colonie, nous amène sporadiquement divers artisans du fer. Aucune expédition sérieuse ne saurait se passer de l'armurier; cependant on ne demande pas ici à ce spécialiste de fabriquer, mais seulement de réparer les armes et de faire des balles. S'il est le seul dans les environs à savoir battre le fer, on lui apportera des chaudrons, des serrures, des couteaux ou des gonds nécessitant quelques réparations. Par contre, si la hache ou la cognée se brise, à défaut de taillandier on se tournera tout aussi bien vers le cloutier ou le maréchal-ferrant disponible. Loin de la Mère Patrie, la polyvalence est de rigueur; seuls quelques spécialistes subsisteront à Québec ou Montréal. Bientôt, presque tous les artisans du fer deviendront des forgerons aptes à répondre aux commandes les plus variées de leur clientèle. "Dans sa boutique, des croix de cimetières finement chantournées voisinent avec des timons, des targettes et des pentures avec des chenets, des roues de berline avec de grandes armes à feu." (3)
Le fer, matière première du forgeron, ne passe pas directement de la mine à la forge. Il doit subir une longue préparation à la fonderie avant d'arriver aux mains de l'artisan sous forme de barres, que l'on appelle "fer marchand". Champion de la récupération, le forgeron utilisera également toutes sortes de vieilles pièces de fer qu'il transformera selon les besoins de ses pratiques. Les Forges du Saint-Maurice, qui après une dizaine d'années de tergiversations, commencent, vers 1741, à produire du fer en barres, assureront dorénavant aux disciples de saint Éloi un approvisionnement plus stable et à meilleurs coût que l'importation. Quelques années plus tard, les Forges du Saint-Maurice commencent à produire des pièces de fonte moulée. Des canons et des boulets, puis toute une panoplie d'articles utilitaires dont leurs fameux poêles, des marmites, des marteaux, des bouilloires, des clous et des lits sortent de leurs ateliers. Cette production industrielle, qui se poursuivra jusqu'en 1883, répond aux besoins croissants de la population et ne concurrence pas vraiment le travail des forgerons. Au contraire en libérant ceux-ci de certaines tâches répétitives, comme par exemple la fabrication de clous, elle leur permet d'accorder plus de temps à la maréchalerie ou à des ouvrages plus spécialisés. N'oublions pas que le forgeron travaille presque exclusivement sur commande, il ne produit pas un inventaire de pièce pour offrir à sa clientèle.
Certains forgerons prennent des apprentis auxquels ils enseignent les règles de l'art, mais le métier se transmet généralement de père en fils. Il n'est pas rare de voir quatre ou cinq générations se succéder dans la même boutique. "C'est en forgeant que l'on devient forgeron, dit un proverbe connu. De plus, ce métier difficile requiert vigueur physique, dextérité, bon goût, esprit d'invention." (4) Tous semblent posséder également un sens inné de l'esthétique qui confère à leurs oeuvres, même les plus humbles, un caractère artistique indéniable. Le forgeron, homme costaud à la poigne de fer, démontre dans ses oeuvres une grande sensibilité et une délicatesse presque incompatibles avec l'image qu'il projette. Sous les coups mesurés de son marteau, dont le son aux intervalles bien rythmées se répète en écho, le métal rougeoyant s'écrase, s'étire, se tord pour se transmuter en un objet utilitaire dont la beauté a de quoi faire l'envie de nos plus grands désigners.
Robert PICARD
1. DUBÉ, Françoise et GENEST, Bernard - Arthur
Tremblay forgeron de village, p. 141
2. DUPONT, Jean-Claude - L'artisan forgeron, p. XXXIII
3. HARDY, Jean-Pierre - Le forgeron et le ferblantier, p. 71
4. DUPONT, Jean-Claude - op. cit., p. 229
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