Des joyaux méconnus made in Québec
MAGAZIN'ART - 9e année, No 3 - Printemps 1997
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Il y a une dizaine d'années, lors d'une visite au Sigmund Samuel Building du Royal Ontario Museum, je suis resté bouche bée en découvrant la section consacrée aux meubles anglais du Québec. Tous ces joyaux en acajou solide ou plaqué, ce bahut Sheraton, ces chaises Chippendale, ces tables Hepplewhite, auraient été fabriqués chez-nous, au Québec! Des meubles semblables, j'en ai vus plusieurs depuis que je m'intéresse aux antiquités; j'en ai même eu quelques spécimens en boutique, durant les années '60, avant de me spécialiser dans le meuble québécois en pin. Jamais je ne me suis inquiété de leur provenance, étant d'emblée persuadé qu'ils venaient d'Angleterre. Les meubles de pin ou d'autres bois locaux d'esprit Chippendale, Adam, Hepplewhite ou Sheraton ne sont pas rares au Québec, mais je n'avais jamais réalisé qu'on avait fabriqué ici des meubles plaqués d'acajou bien avant l'époque Victorienne.

Donald Blake Webster, conservateur de la section Canadiana au Royal Ontario Museum, écrivait en 1974, dans The book of Canadian Antiques, qu'il considère que les meubles anglais fabriqués au Québec entre 1785 et 1820 comptent parmi les meilleurs meubles jamais fabriqués au pays. (1) Ils se comparent avantageusement à n'importe quels meubles de qualité faits en Angleterre ou aux États-Unis durant la même période. (2)

Les styles anglais de la seconde moitié du XVIIIe siècle et du début du XIXe ne furent pas nommés d'après les souverains régnants, mais plutôt d'après quatre designers, artisans et architectes renommés. Le premier d'entre eux, Thomas Chippendale publia en 1754 un livre de modèles qui lui apporte une notoriété immédiate. Maître incontesté du rococo anglais, plusieurs de ses dessins combinent des motifs et des formes empruntés aux styles gothique, chinois et français. Ses chaises aux pieds cambrés terminés par des griffes retenant une balle, furent de véritables chefs-d'oeuvre. Une incroyable versatilité distingue ses dossiers qui ont toujours un patron distinctif, autant ceux à traverses horizontales que verticales. (3)

Puis, vers 1760, une véritable révolution se produit dans le meuble anglais. (4) On assiste à un retour aux sources de l'art classique, sous l'influence des frères Adam, dont Robert, le plus célèbre, était à la fois architecte et décorateur. Ses plans couvrent tous les détails d'une construction, incluant la décoration intérieure et extérieure ainsi que l'ameublement. Même Chippendale se laissera séduire par les lignes épurées et d'une grande élégance d'Adam, avec lequel il travailla quelque temps. Viennent ensuite deux disciples de Robert Adam, dont les styles parfois se confondent. D'abord Georges Hepplewhite dont les dessins publiés en 1788, deux ans après sa mort, représentent l'interprétation anglaise du néo-classisisme français. (5) Quant à Thomas Sheraton, dont le livre parut quelques années plus tard, son style exprime une tendance vers plus de délicatesse, de grâce et de raffinement. On dit qu'il faisait du Louis XVI à l'anglaise. (6)

Tous ces styles eurent un vif succès auprès des anglophones québécois et de l'élite canadienne-française. Webster nous apprend que seuls les ébénistes des villes portuaires de Québec, Trois-Rivières et Montréal travaillaient l'acajou dont ils pouvaient s'approvisionner facilement. Dans les endroits plus éloignés des grandes voies d'eau, comme les Cantons de l'Est, les artisans devaient recourir aux essences locales telles le noyer tendre, l'érable ou même le pin, rendant leurs oeuvres plus facilement identifiables. Pourtant, pour peu qu'on l'examine attentivement, un meuble plaqué nous révélera sa provenance. Si le bois utilisé pour le bâti, le dos ou les fonds de tiroirs est du pin ou un autre bois local, il n'est définitivement pas anglais. Par contre il y a des chances qu'il puisse être américain; alors c'est une étude minutieuse de la quincaillerie qui établira avec certitude le pays de fabrication. Les américains fabriquaient leur propre quincaillerie, tandis qu'au Canada on l'importait d'Angleterre.

En étudiant une liste des artisans meubliers, publiée par Paul-Louis Martin, nous trouvons entre 1790 et 1820, les noms de 29 anglophones sur un total de 56, soit un peu plus de 50%. (7) Si l'on considère que certains francophones, comme les frères Bellerose de Trois-Rivières, ont également travaillé dans les styles anglais, nous nous devons d'admettre l'importance de la production de meubles anglo-québécois à cette époque. Que sont-ils devenus? Plusieurs, comme nous l'avons constaté, ont pris le chemin de l'Ontario, à qui revient le mérite de nous les faire découvrir. Un grand nombre ont été récupérés par les américains, qui dès les années '40 ratissaient nos campagnes en quête d'abord de meubles anglais. D'autres enfin sont ici chez des collectionneurs québécois qui en prennent grand soin, mais qui ne se sont jamais inquiétés d'en déterminer la provenance. Comme le déplore Webster, nos meubles anglo-québécois sont les moins connus, et les moins étudiés de tous les meubles canadiens. Pourtant ces joyaux méconnus, made in Québec, méritent définitivement qu'on s'y arrête...

Robert PICARD

1. WEBSTER, Donald B. - The Book of Canadian Antiques, p. 54
2. ID, p. 70
3. BELL, J. Munro - The Chippendale Director
4. RAMSEY, L.G.G. - The Complete encyclopedia of Antiques, p. 256
5. BELL, J. Munro - The Hepplewhite Director
6. BELL, J. Munro - The Sheraton Director
7. MARTIN, Paul-Louis - La Berçante Québécoise, p. 127 à 147

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robert.picard.antiquaire@videotron.ca

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