Les étains anciens
MAGAZIN'ART - 9e année, No 4 - Été 1997
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Ce tendre métal où la lumière s'épanche en reflets laiteux a donné naissance, entre les mains des potiers, aux formes les plus diverses, les plus séduisantes et d'une beauté à la fois noble et familière. Rival de l'argent, moins somptueux sans doute, mais plus populaire, plus utile, ce métal sait être dans tous les domaines de la vie quotidienne, un serviteur indispensable et beau. Dans les petites maisons de colons, chez les bourgeois, dans les manoirs seigneuriaux et les communautés religieuses, partout on trouvait de la vaisselle et des ustensiles d'étain. Assiettes rondes ou chantournées, écuelles à une ou deux oreilles, cuillers aux motifs les plus variés, gobelets, timbales et autres garnissaient buffets et garde-manger. Si les biens nantis préféraient servir leurs invités dans des couverts d'argent, leurs cuisines étaient néanmoins les mieux pourvues en ustensiles d'étain.

"C'est un métal blanc comme l'argent, très flexible et très mou qui, quand on le plie, fait un bruit ou cri qui le caractérise et auquel il est aisé de le distinguer", écrit Diderot. Situé à faible profondeur dans le sol, donc facile à extraire, l'étain qui fond rapidement sur un bon feu de bois, fut probablement le premier métal exploité par l'homme et fit très tôt l'objet d'un commerce intensif. En Égypte et en Grèce, les orfèvres l'utilisaient au même titre que l'or et l'argent et son usage était courant dans les cuisines romaines. Au Moyen-Age, la corporation des étainiers, distinguait six catégories d'ouvriers: certains battaient l'étain, d'autres le moulaient et finissaient les pots au tour, d'où leur nom de potiers d'étain.

De tous temps, le moulage fut la technique de prédilection des potiers d'étain. Les assiettes, écuelles et cuillers ne nécessitent qu'un seul moule, tandis qu'un pichet en prendra six ou même plus. Une fois que les différentes parties d'un pichet sont moulées, il reste une foule d'opérations avant que l'objet ne soit complété: l'ébarbage des saillies irrégulières, le (pour combler les trous), le polissage et l'assemblage. La pièce passe ensuite entre les mains du tourneur qui unifie et polit la surface externe et finalement on procède à l'assemblage de l'anse et du couvercle.

Michel Lessard rapporte que, sauf les cuillers qui sont ordinairement anonymes, la plupart des articles en étain trouvés dans la vallée du Saint-Laurent portent un poinçon classé dans les répertoires français, anglais ou états-uniens. Les poinçons étant obligatoires en Europe, les pièces qui en sont dépourvues peuvent être considérées de fabrication locale, comme évidemment celles marquées "Montréal" ou ornées d'un castor avec les initiales "I.M." ou "T.M.". Exception faite des cuillers, les étains québécois ne présentent pas une grande diversité; ce sont pour la plupart des modèles français simplifiés. Presque tous ne nécessitent qu'un seul moule; ceci nous laisse croire à l'absence quasi totale de véritables potiers d'étain chez-nous; par contre les fondeurs étaient nombreux. Quelques colons ainsi que la majorité des communautés religieuses avaient des moules à cuillers; quelques unes en possédaient également pour les assiettes et les écuelles. Généralement en laiton, en bronze ou en fonte, munis de poignées de bois, les moules fabriqués ici sont faciles à identifier, car à la différence de ce que l'on trouve en France, la coulée des cuillers va se faire par le cuilleron et non par le manche.

Les cuillers, toujours fragiles, devront être refondues ou remplacées souvent et, à défaut de moule, il faudra s'en remettre au fondeur de cuillers. Cet artisan itinérant, qui appartenait à la vaste confrérie des petits métiers ambulants, battait la campagne et offrait ses services à chaque habitation. L'arrivée de cet humble ouvrier était saluée avec plaisir par les enfants qui aimaient suivre avec attention ses opérations. Le fondeur donnait aux grandes cuillers un certain poids fixe, car elles devaient aussi servir à peser la laine, la filasse, etc., dans les balances de bois à deux plateaux. Certains fondeurs de cuillers étaient également colporteurs, d'autres raccommodaient aussi les chaudrons et la vaisselle cassée. Comme tous les artisans ambulants, ils transmettaient les nouvelles de maisons en maisons, de villages en villages.

Nos étainiers ne s'en tenaient pas qu'aux pièces d'utilité domestique; ils fabriquaient encore des objets servant au culte. Vers 1770, un artisan de Montréal moule de magnifiques crucifix qu'on retrouve dans les anciennes églises et les vieilles maisons. D'autres artisans font des croix de chapelet et même des statues, fonts baptismaux, bénitiers et burettes.

Les collectionneurs devraient prendre garde à la peste de l'étain qui affecte ce métal lorsqu'il est soumis à des températures froides et humides. Vers -15°C, il se couvre de boursouflures et à des degrés moindres, il tombe en poussière. Qui plus est, la peste de l'étain serait contagieuse pour les objets qui entrent en contact avec une pièce infectée.

L'étain pur est un matériau merveilleux et sain; cependant il s'utilise toujours sous forme d'alliage avec divers autres métaux: zinc, bismuth, antimoine, cuivre, fer et plomb. Par exemple, l'étain de fabrique contient 4% de zinc et 8% de bismuth, l'étain à la rose contient de 2 à 3% de plomb et un peu de zinc, tandis que 30% de plomb entre dans la composition de l'étain de bas aloi, plus lourd et d'une teinte gris sombre. Le plomb étant toxique il y a lieu d'être prudent si on utilise de la vaisselle d'étain dont on ne connaît pas la composition.

Robert PICARD

LESSARD, Michel - Objets anciens du Québec - La vie domestique, p. 168 à 173
HENRY, Bernard - Des métiers et des hommes aux ateliers d'art, p. 92 à 99
SÉGUIN, Robert-Lionel - Les moules du Québec, p. 117 à 126
COLLECTION ABC - Les étains

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