Le plus fertile des Fournier

Louis-Guy Lemieux, Le Soleil

26/06/2005

Guillaume Fournier, époux de la petite-fille de Louis Hébert, laissera la plus nombreuse descendance de ce patronyme en Amérique du Nord

Photos Courtoisie Association des Fournier d’Amérique

Les descendants de Guillaume Fournier devant l’église de Coulmer, en septembre 2000. À l’extrême gauche, le maire de Coulmer, Luc Duverger, et le président de l’Association des Fournier d’Amérique, Pierre Fournier.

Selon l’Association des Fournier d’Amérique, quelque 40 personnes portant le patronyme Fournier ont traversé l’Atlantique pour venir s’établir ici entre 1650 et 1850. Parmi ces premiers Fournier, on estime que 12 ancêtres ont fait souche. Le grand-ancêtre, cependant, le géniteur le plus fertile et généreux de sa semence, demeure Guillaume Fournier. Comme par hasard, c’est aussi lui le premier Fournier arrivé au pays.

Avec son épouse, Françoise Hébert, la petite-fille de Louis Hébert, il aura 15 enfants et il laissera la descendance la plus nombreuse portant le patronyme Fournier en Amérique.

Ajoutons à cela que cinq de ses filles seront, par leurs mariages, les ancêtres des lignées Blanchet(te), Prou(lx), Boulé(et), Laporte et Gesseron.

L’Association des Fournier d’Amérique est aussi très fière d’un autre grand ancêtre. Il s’agit de Nicolas Fournier, qui exploitera une terre à Bourg-Royal (Charlesbourg) et qui se mariera avec Marie Hubert, une « fille du roi ». Le couple aura six enfants et laissera la deuxième plus importante descendance dans tout le Canada et les États-Unis.

Un ancêtre pas reposant

Guillaume Fournier aura été un personnage haut en couleur et un colon pas reposant. L’intendant Talon en aurait long à raconter à son sujet. Il avait, disons, les défauts de ses qualités, qui étaient nombreuses.

Aucun généalogiste n’ose s’avancer sur la date de son arrivée en Nouvelle-France. Personne ne semble connaître la date de sa naissance. Ce qu’on sait avec certitude, c’est que Guillaume est né à Coulmer, un hameau d’une centaine d’habitants à l’époque et faisant partie, aujourd’hui, du département de L’Orne, en Basse-Normandie. Pour mieux se situer, Coulmer se trouve à une cinquantaine de kilomètres de Lisieux.

La première trace officielle qu’il laisse dans les registres civils ou religieux est celle de son mariage en novembre 1651. Et quel mariage ! Il épouse Françoise Hébert, la fille de Guillaume Hébert et d’Hélène Desportes et petite-fille de Louis Hébert, le « premier colon canadien » et le premier à qui le roi de France concéda des fiefs pour récompenser son travail extraordinaire de pionnier et de défricheur. Rappelons que ce clan familial avait été le seul à demeurer au pays durant l’occupation de Québec par les frères Kirke, de 1629 à 1632.

Guillaume Fournier était illettré. Il ne savait même pas signer son nom, selon le généalogiste Jacques Saint-Onge. Avec ce handicap, on peut supposer qu’il devait être un homme très séduisant et posséder des qualités irrésistibles pour réussir à séduire Françoise Hébert, l’un des plus beaux partis de la jeune colonie. Saintonge avance qu’il était probablement un employé de la famille Hébert à son arrivée à Québec.

Dans son Dictionnaire biographique des ancêtres québécois, Michel Langlois écrit au sujet de Guillaume Fournier : « Son alliance avec la famille Hébert lui apporte, en même temps qu’une certaine aisance, une quantité appréciable de problèmes de succession. »

Le généalogiste ajoute : « Champion des cours de justice, on ne compte plus ses apparitions à la Prévôté de Québec où il se fait représenter par son épouse, ainsi qu’au Conseil Souverain. »

Armelle Fournier, généalogiste et vice-présidente de l’Association des Fournier d’Amérique abonde, dans le même sens. Dans le site Internet de son association, elle écrit : « Guillaume Fournier possédait un tempérament batailleur et revendicateur et il intenta plusieurs procès à Dame Guillemette Hébert, fille de Louis Hébert et épouse du noble Guillaume Couillard. »

La généalogiste précise lors d’une conversation téléphonique que Guillaume et Françoise formaient un couple fait pour s’entendre. Il semble que l’héritière des Hébert était aussi chicanière que son mari et semblait incapable de vivre sans un ou deux beaux procès, le plus souvent intentés à des membres de sa propre famille.

C’est à se demander où Guillaume et Françoise ont trouvé le temps de mettre au monde et d’élever 15 enfants.

Toutes ces chicanes de famille n’empêcheront d’ailleurs pas Guillaume Fournier de s’installer avec les siens sur une partie du fief de la rivière Saint-Charles, appelé fief Saint-Joseph, concédé par Guillemette Hébert et s’étendant de la rivière Saint-Charles jusqu’à Charlesbourg. Au recensement de 1667, il est déclaré habitant de Charlesbourg et âgé de 44 ans.

Pour mieux comprendre, il faut savoir qu’après 1661, il ne reste de la famille de Louis Hébert que sa fille Guillemette, veuve de Guillaume

Couillard, et sa petite-fille Françoise, l’épouse de Guillaume Fournier. La disparition de tous les héritiers qui devaient perpétuer le nom de l’ancêtre donne lieu à un partage des biens fonciers plutôt complexe.

« Esprit revendicateur, pour ne pas dire retors, Fournier ne se montre guère conciliant lorsqu’il s’agit de faire valoir ce qu’il croit être ses droits », écrit le généalogiste Saintonge.

Notre homme aura même des démêlés devant les tribunaux avec l’intendant Jean Talon et avec Mgr de Laval. Il en sera de même avec Dame Charlotte de Poitiers, épouse en première noce de Joseph Hébert, héritier et frère de Françoise Hébert, à qui il dut concéder une bonne partie de ses terres du fief du Sault-au-Matelot.

Armelle Fournier conclut que son grand ancêtre fut perdant dans la plupart des procès qu’il intenta.

Il reste que ce diable d’homme, parti de rien, possède, durant les années 1660, des biens considérables obtenus à force de querelles juridiques et d’ententes à l’amiable. Outre les fiefs Saint-Joseph et Sault-au-Matelot, il est propriétaire, selon l’historien Marcel Trudel, d’une superficie totale de 33 arpents faisant front sur la Grande Allée. Ces terres ont une valeur énorme puisqu’elles laissent passer la route menant au Cap Rouge. C’est la route qui permet de sortir du Vieux-Québec intra muros et qui traverse les terres des héritiers du célèbre Abraham Martin, un contemporain de Champlain.

La-Pointe-à-la-Caille

Probablement las des disputes au sujet du patrimoine familial de son épouse et des tracasseries financières que celui lui occasionne, Guillaume Fournier cherche à vivre une vie plus sereine. À 50 ans, il était temps. Il quitte Québec et va s’établir dans la région de Montmagny, plus précisément à La-Pointe-à-la-Caille.

Il faut dire que L’intendant Talon lui a fait une offre qu’il ne pouvait pas refuser. Talon lui achète les quatorze arpents et demi de front par quatre lieues de profondeur qu’il possède à la Rivière Saint-Charles. Le prix de la transaction: 6850 livres.

Le 22 février 1671, il achète de Jean Prou un domaine de trois arpents de front par 40 de profondeur à la Rivière-à-la-Caille, qui deviendra la paroisse Saint-Thomas.

Puis, l’année suivante, fidèle à sa parole, l’intendant Talon lui fait concéder la seigneurie de Saint-Joseph-du-Sud, c’est-à-dire trente arpents de terre de front par quarante arpents de profondeur, près de la seigneurie du sieur de Lespinay, à la Rivière-du-Sud.

Guillaume conservera sa seigneurie de Saint-Joseph durant 11 années, soit jusqu’en 1683. Incapable de la faire valoir, il doit la vendre à Jacques Bernier. À tout prendre, il semble bien que notre homme était aussi mauvais défricheur qu’homme d’affaires. Toutes les généalogies le concernant laissent entendre en filigrane qu’il avait des trous dans ses poches.

En 1699, il fait don de tous ses biens à son fils Charles pour que lui et son épouse « trouvent les moyens de n’avoir autres embarras que celuy de songer à la mort et à se rendre digne de l’éternelle félicité ».

Notons que dix des enfants de Guillaume et Françoise sont nés à Québec. Les cinq autres verront le jour à Saint-Thomas-de-la-Pointe-à-la-Caille. Ils furent tous baptisés, bien sûr.

Guillaume Fournier a laissé des traces sensibles à Montmagny. Il fut l’un des fondateurs et pionniers de la paroisse de Saint-Thomas. Le premier baptème sera celui d’un enfant de Guillaume et de Françoise de même que le premier mariage.

Son caractère se serait adouci considérablement avec l’âge. À preuve, il concède une partie de son terrain pour la construction de la deuxième chapelle de Montmagny. Ce don généreux lui vaudra le privilège de posséder un banc dans l’église à lui et à l’un de ses descendants jusqu’à nos jours. Sa maison fut d’ailleurs le lieu de célébration de divers offices religieux, jusqu’à la construction de la première chapelle.

Guillaume Fournier mourra à Saint-Thomas de Montmagny, le 24 octobre 1699. Il était âgé de 80 ans. Sa veuve, Françoise Hébert, lui survivra pendant 16 ans.

Entre temps, les paroissiennes la choisiront pour faire office de sage-femme, ce qui était un signe de respect incontestable. Elle ne devait pas chômer en ces temps qui annonçaient déjà la revanche des berceaux. Surtout que ses propres filles et ses brus fertiles la faisaient travailler presque à temps plein.

Elle aura, la grande Françoise Hébert Fournier, une maîtresse femme, comme on dit, le temps et le plaisir de connaître la plupart de ses petits-enfants et un grand nombre de ses arrières-petits-enfants. Elle sera inhumée à côté de son mari dans l’église de sa paroisse. Leurs restes seront transportés dans le cimetière local en 1771.

Un dictionnaire généalogique

La généalogiste Armelle Fournier signale que les dictionnaires généalogiques de tous les ancêtres Fournier devraient être publiés à la fin de 2006. Plus de 30 000 mariages ont été retracés à date pour tous ces descendants.

Environ 17 000 mariages concernent des descendants de Guillaume Fournier et 7000 mariages, des descendants de Nicolas Fournier. Les 10 autres souches moins importantes en nombre se partagent la balance.

La généalogiste note aussi que les descendants de certains ancêtres ont changé de nom à une certaine époque. Ainsi, les Fournier-Préfontaine qui sont devenus pour la plupart des Préfontaine. On relève le même phénomène avec les Fournier-Belleval et les Fournier dit Larose.