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<baudelaire>
<introduction>Charles Baudelaire est né à Paris en 1821 et il y est mort en 1867. Du Romantisme, Baudelaire hérite la vision du poète en marge de la société humaine, plus près de Dieu (Bénédiction) ou de Satan (Les Litanies de Satan) que du monde terrestre (L'Albatros). Ce refus du monde matériel, notamment de l'univers bourgeois triomphant qui s'impose à la France pendant le 19e siècle, s'incarne dans une imagerie où les mouvements ascendants - élévation symbolisant le spirituel (cf. le thème de l'ange), le mystique et le génie artistique (Les Phares) - s'opposent aux «miasmes morbides» de la Terre (Élévation), à la chute dans le néant (Le Goût du néant) et au poids du Spleen et du Temps (Spleen et La Chambre double). Cette lutte entre le haut et le bas, entre l'Idéal et le Spleen, se poursuivra tout le long des Fleurs du Mal à travers de nouveaux thèmes comme la ville, le vin, le mal et la révolte, pour aboutir à l'ultime espoir, au dernier voyage : la mort. Au-delà de cette représentation du monde assez typiquement romantique que nous venons de décrire, Baudelaire annonce le Symbolisme. Cela, le poème Correspondances l'illustre en faisant la description d'analogies entre les perceptions relevant de sens différents, mais aussi en suggérant une unité secrète entre les univers sensoriel et spirituel, unité que le poète aurait charge de comprendre et de traduire. Si la foi en une telle unité n'est pas le fait de tous les lecteurs de Baudelaire, il n'en demeure pas moins qu'elle est cohérente avec une oeuvre où les sensations dominent, notamment par l'évocations de parfums, du crépuscule parisien (Recueillement ou la nuit épaisse du Balcon) ou des états sensoriels liés à l'angoisse la plus morbide (La Cloche fêlée, les divers Spleen, la première partie de Chant d'automne).</introduction>
<biographie>
<titre>Charles Baudelaire (1821-1867)</titre>
<section>
<titre>L'enfant</titre>
<texte>Né à Paris, en 1821, Charles Baudelaire perd son père à l'âge de 6 ans. Sa mère se remarie avec avec le commandant Aupick quelques années plus tard. Il déteste ce beau-père, général de division, ambassadeur et sénateur du second empire qui le prive de l'affection maternelle. Rebelle à toute autorité, il se sera placé au lycée de Lyon, puis au lycée Louis-Le-Grand.</texte>
</section>
<section>
<titre>L'étudiant</titre>
<texte>Lauréat du Concours Général (2ème prix de vers latins) et bachelier (1839), il s'abandonne à la vie du Quartier latin, où il se fait remarquer par son dandysme. Ses fréquentations douteuses effraient sa famille et on l'embarque pour un voyage aux Indes (1841) qui ne l'intéresse pas et qui restera d'ailleurs inachevé.</texte>
</section>
<section>
<titre>Le Dandy</titre>
<texte>A son retour, Baudelaire, majeur et en possession d'une belle fortune provenant de l'héritage paternel, se loge 10, quai de Béthune, puis à l'hôtel Pimodan (17, quai d'Anjou). Il fréquente alors Jeanne Duval, une Antillaise qui le rend syphilitique, fait la connaissance de Théophile Gautier et dépense sa fortune sans compter. Sa famille n'acceptant pas ce choix de vie le pourvoit en conseil judiciaire en 1844 qui lui mesure ses ressources jusqu'à sa mort. Sa vie sera désormais empoisonnée par des difficultés financières et le conduira à attenter à sa vie en 1845.</texte>
</section>
<section>
<titre>Les tourments</titre>
<texte>Des périodiques publient ces premiers vers, ces essais et ces critiques. Il traduit également les oeuvres d'Edgar Poe. C'est à cette époque qu'il cristallise autour de Mme Sabatier, la "Présidente", ses amours pétrarquistes, tandis qu'il connaît avec Jeanne Duval les orages d'une passion charnelle et une relation avec Marie Daubrun, la "Femme aux Yeux Verts". Il publie, en juillet 1857, son oeuvre majeure très controversée Les Fleurs du Mal. Poursuivi en justice pour immoralité, il est condamné, le 20 août 1857, à 300 francs d'amende et à la suppression de six pièces. Le procès a été révisé par la chambre criminelle de la Cour de Cassation de Paris et Les Fleurs du Mal sont réhabilitées le 30 mai 1949. Accablé de dettes, il part donner des conférences en Belgique en 1864, où il séjournera quelques temps. En 1866, il est atteint d'une paralysie générale et est ramené à Paris, où il meurt. Il est enterré au cimetière Montparnasse.</texte>
</section>
</biographie>
<poemes>
<poeme>
<titre>L'âme du vin</titre>
<verset>Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles :</verset>
<verset>' Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,</verset>
<verset>Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,</verset>
<verset>Un chant plein de lumière et de fraternité !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,</verset>
<verset>De peine, de sueur et de soleil cuisant</verset>
<verset>Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme ;</verset>
<verset>Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Car j'éprouve une joie immense quand je tombe</verset>
<verset>Dans le gosier d'un homme usé par ses travaux,</verset>
<verset>Et sa chaude poitrine est une douce tombe</verset>
<verset>Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Entends-tu retentir les refrains des dimanches</verset>
<verset>Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?</verset>
<verset>Les coudes sur la table et retroussant tes manches,</verset>
<verset>Tu me glorifieras et tu seras content ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>J'allumerai les yeux de ta femme ravie ;</verset>
<verset>A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs</verset>
<verset>Et serai pour ce frêle athlète de la vie</verset>
<verset>L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>En toi je tomberai, végétale ambroisie,</verset>
<verset>Grain précieux jeté par l'éternel Semeur,</verset>
<verset>Pour que de notre amour naisse la poésie</verset>
<verset>Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! '</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Recueillement</titre>
<verset>Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.</verset>
<verset>Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :</verset>
<verset>Une atmosphère obscure enveloppe la ville,</verset>
<verset>Aux uns portant la paix, aux autres le souci.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Pendant que des mortels la multitude vile,</verset>
<verset>Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,</verset>
<verset>Va cueillir des remords dans la fête servile,</verset>
<verset>Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,</verset>
<verset>Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;</verset>
<verset>Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,</verset>
<verset>Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,</verset>
<verset>Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Correspondances</titre>
<verset>La Nature est un temple où de vivants piliers</verset>
<verset>Laissent parfois sortir de confuses paroles ;</verset>
<verset>L'homme y passe à travers des forêts de symboles</verset>
<verset>Qui l'observent avec des regards familiers.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Comme de longs échos qui de loin se confondent</verset>
<verset>Dans une ténébreuse et profonde unité,</verset>
<verset>Vaste comme la nuit et comme la clarté,</verset>
<verset>Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,</verset>
<verset>Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,</verset>
<verset>- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ayant l'expansion des choses infinies,</verset>
<verset>Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,</verset>
<verset>Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>La vie antérieure</titre>
<verset>J'ai longtemps habité sous de vastes portiques</verset>
<verset>Que les soleils marins teignaient de mille feux</verset>
<verset>Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,</verset>
<verset>Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les houles, en roulant les images des cieux,</verset>
<verset>Mêlaient d'une façon solennelle et mystique</verset>
<verset>Les tout-puissants accords de leur riche musique</verset>
<verset>Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,</verset>
<verset>Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs</verset>
<verset>Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,</verset>
<verset>Et dont l'unique soin était d'approfondir</verset>
<verset>Le secret douloureux qui me faisait languir.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>L'albatros</titre>
<verset>Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage</verset>
<verset>Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,</verset>
<verset>Qui suivent, indolents compagnons de voyage,</verset>
<verset>Le navire glissant sur les gouffres amers.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>A peine les ont-ils déposés sur les planches,</verset>
<verset>Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,</verset>
<verset>Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches</verset>
<verset>Comme des avirons traîner à côté d'eux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !</verset>
<verset>Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !</verset>
<verset>L'un agace son bec avec un brûle-gueule,</verset>
<verset>L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Le Poète est semblable au prince des nuées</verset>
<verset>Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;</verset>
<verset>Exilé sur le sol au milieu des huées,</verset>
<verset>Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>L'ennemi</titre>
<verset>Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,</verset>
<verset>Traversé çà et là par de brillants soleils ;</verset>
<verset>Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,</verset>
<verset>Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Voilà que j'ai touché l'automne des idées,</verset>
<verset>Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux</verset>
<verset>Pour rassembler à neuf les terres inondées,</verset>
<verset>Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve</verset>
<verset>Trouveront dans ce sol lavé comme une grève</verset>
<verset>Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,</verset>
<verset>Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur</verset>
<verset>Du sang que nous perdons croît et se fortifie !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Harmonie du soir</titre>
<verset>Voici venir les temps où vibrant sur sa tige</verset>
<verset>Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;</verset>
<verset>Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;</verset>
<verset>Valse mélancolique et langoureux vertige !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;</verset>
<verset>Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige ;</verset>
<verset>Valse mélancolique et langoureux vertige !</verset>
<verset>Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,</verset>
<verset>Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir !</verset>
<verset>Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;</verset>
<verset>Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,</verset>
<verset>Du passé lumineux recueille tout vestige !</verset>
<verset>Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...</verset>
<verset>Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le serpent qui danse</titre>
<verset>Que j'aime voir, chère indolente,</verset>
<verset>De ton corps si beau,</verset>
<verset>Comme une étoffe vacillante,</verset>
<verset>Miroiter la peau !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Sur ta chevelure profonde</verset>
<verset>Aux âcres parfums,</verset>
<verset>Mer odorante et vagabonde</verset>
<verset>Aux flots bleus et bruns,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Comme un navire qui s'éveille</verset>
<verset>Au vent du matin,</verset>
<verset>Mon âme rêveuse appareille</verset>
<verset>Pour un ciel lointain.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tes yeux, où rien ne se révèle</verset>
<verset>De doux ni d'amer,</verset>
<verset>Sont deux bijoux froids où se mêle</verset>
<verset>L'or avec le fer.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>A te voir marcher en cadence,</verset>
<verset>Belle d'abandon,</verset>
<verset>On dirait un serpent qui danse</verset>
<verset>Au bout d'un bâton.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Sous le fardeau de ta paresse</verset>
<verset>Ta tête d'enfant</verset>
<verset>Se balance avec la mollesse</verset>
<verset>D'un jeune éléphant,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et ton corps se penche et s'allonge</verset>
<verset>Comme un fin vaisseau</verset>
<verset>Qui roule bord sur bord et plonge</verset>
<verset>Ses vergues dans l'eau.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Comme un flot grossi par la fonte</verset>
<verset>Des glaciers grondants,</verset>
<verset>Quand l'eau de ta bouche remonte</verset>
<verset>Au bord de tes dents,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je crois boire un vin de Bohême,</verset>
<verset>Amer et vainqueur,</verset>
<verset>Un ciel liquide qui parsème</verset>
<verset>D'étoiles mon coeur !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Les phares</titre>
<verset>Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse,</verset>
<verset>Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer,</verset>
<verset>Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse,</verset>
<verset>Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,</verset>
<verset>Où des anges charmants, avec un doux souris</verset>
<verset>Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre</verset>
<verset>Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,</verset>
<verset>Et d'un grand crucifix décoré seulement,</verset>
<verset>Où la prière en pleurs s'exhale des ordures,</verset>
<verset>Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Michel-Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules</verset>
<verset>Se mêler à des Christs, et se lever tout droits</verset>
<verset>Des fantômes puissants qui dans les crépuscules</verset>
<verset>Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Colères de boxeur, impudences de faune,</verset>
<verset>Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,</verset>
<verset>Grand coeur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune,</verset>
<verset>Puget, mélancolique empereur des forçats,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,</verset>
<verset>Comme des papillons, errent en flamboyant,</verset>
<verset>Décors frais et légers éclairés par des lustres</verset>
<verset>Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Goya, cauchemar plein de choses inconnues,</verset>
<verset>De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,</verset>
<verset>De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues,</verset>
<verset>Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,</verset>
<verset>Ombragé par un bois de sapins toujours vert,</verset>
<verset>Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges</verset>
<verset>Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,</verset>
<verset>Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,</verset>
<verset>Sont un écho redit par mille labyrinthes ;</verset>
<verset>C'est pour les coeurs mortels un divin opium !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>C'est un cri répété par mille sentinelles,</verset>
<verset>Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;</verset>
<verset>C'est un phare allumé sur mille citadelles,</verset>
<verset>Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage</verset>
<verset>Que nous puissions donner de notre dignité</verset>
<verset>Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge</verset>
<verset>Et vient mourir au bord de votre éternité !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>L'invitation au voyage</titre>
<verset>Mon enfant, ma soeur,</verset>
<verset>Songe à la douceur</verset>
<verset>D'aller là-bas vivre ensemble !</verset>
<verset>Aimer à loisir,</verset>
<verset>Aimer et mourir</verset>
<verset>Au pays qui te ressemble !</verset>
<verset>Les soleils mouillés</verset>
<verset>De ces ciels brouillés</verset>
<verset>Pour mon esprit ont les charmes</verset>
<verset>Si mystérieux</verset>
<verset>De tes traîtres yeux,</verset>
<verset>Brillant à travers leurs larmes.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Là, tout n'est qu'ordre et beauté,</verset>
<verset>Luxe, calme et volupté.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Des meubles luisants,</verset>
<verset>Polis par les ans,</verset>
<verset>Décoreraient notre chambre ;</verset>
<verset>Les plus rares fleurs</verset>
<verset>Mêlant leurs odeurs</verset>
<verset>Aux vagues senteurs de l'ambre,</verset>
<verset>Les riches plafonds,</verset>
<verset>Les miroirs profonds,</verset>
<verset>La splendeur orientale,</verset>
<verset>Tout y parlerait</verset>
<verset>à l'âme en secret</verset>
<verset>Sa douce langue natale.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Là, tout n'est qu'ordre et beauté,</verset>
<verset>Luxe, calme et volupté.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Vois sur ces canaux</verset>
<verset>Dormir ces vaisseaux</verset>
<verset>Dont l'humeur est vagabonde ;</verset>
<verset>C'est pour assouvir</verset>
<verset>Ton moindre désir</verset>
<verset>Qu'ils viennent du bout du monde.</verset>
<verset>- Les soleils couchants</verset>
<verset>Revêtent les champs,</verset>
<verset>Les canaux, la ville entière,</verset>
<verset>D'hyacinthe et d'or ;</verset>
<verset>Le monde s'endort</verset>
<verset>Dans une chaude lumière.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Là, tout n'est qu'ordre et beauté,</verset>
<verset>Luxe, calme et volupté.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Spleen : Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle</titre>
<verset>Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle</verset>
<verset>Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,</verset>
<verset>Et que de l'horizon embrassant tout le cercle</verset>
<verset>Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Quand la terre est changée en un cachot humide,</verset>
<verset>Où l'Espérance, comme une chauve-souris,</verset>
<verset>S'en va battant les murs de son aile timide</verset>
<verset>Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Quand la pluie étalant ses immenses traînées</verset>
<verset>D'une vaste prison imite les barreaux,</verset>
<verset>Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées</verset>
<verset>Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Des cloches tout à coup sautent avec furie</verset>
<verset>Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,</verset>
<verset>Ainsi que des esprits errants et sans patrie</verset>
<verset>Qui se mettent à geindre opiniâtrement.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,</verset>
<verset>Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,</verset>
<verset>Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,</verset>
<verset>Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Don Juan aux enfers</titre>
<verset>Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine</verset>
<verset>Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,</verset>
<verset>Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthène,</verset>
<verset>D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,</verset>
<verset>Des femmes se tordaient sous le noir firmament,</verset>
<verset>Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,</verset>
<verset>Derrière lui traînaient un long mugissement.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,</verset>
<verset>Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant</verset>
<verset>Montrait à tous les morts errant sur les rivages</verset>
<verset>Le fils audacieux qui railla son front blanc.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,</verset>
<verset>Près de l'époux perfide et qui fut son amant,</verset>
<verset>Semblait lui réclamer un suprême sourire</verset>
<verset>Où brillât la douceur de son premier serment.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre</verset>
<verset>Se tenait à la barre et coupait le flot noir,</verset>
<verset>Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,</verset>
<verset>Regardait le sillage et ne daignait rien voir.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>La beauté</titre>
<verset>Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,</verset>
<verset>Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,</verset>
<verset>Est fait pour inspirer au poète un amour</verset>
<verset>éternel et muet ainsi que la matière.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;</verset>
<verset>J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes ;</verset>
<verset>Je hais le mouvement qui déplace les lignes,</verset>
<verset>Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les poètes, devant mes grandes attitudes,</verset>
<verset>Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,</verset>
<verset>Consumeront leurs jours en d'austères études ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,</verset>
<verset>De purs miroirs qui font toutes choses plus belles  :</verset>
<verset>Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Bohémiens en voyage</titre>
<verset>La tribu prophétique aux prunelles ardentes</verset>
<verset>Hier s'est mise en route, emportant ses petits</verset>
<verset>Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits</verset>
<verset>Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes</verset>
<verset>Le long des chariots où les leurs sont blottis,</verset>
<verset>Promenant sur le ciel des yeux appesantis</verset>
<verset>Par le morne regret des chimères absentes.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Du fond de son réduit sablonneux le grillon,</verset>
<verset>Les regardant passer, redouble sa chanson ;</verset>
<verset>Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Fait couler le rocher et fleurir le désert</verset>
<verset>Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert</verset>
<verset>L'empire familier des ténèbres futures.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>L'homme et la mer</titre>
<verset>Homme libre, toujours tu chériras la mer !</verset>
<verset>La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme</verset>
<verset>Dans le déroulement infini de sa lame,</verset>
<verset>Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tu te plais à plonger au sein de ton image ;</verset>
<verset>Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur</verset>
<verset>Se distrait quelquefois de sa propre rumeur</verset>
<verset>Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :</verset>
<verset>Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes ;</verset>
<verset>ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,</verset>
<verset>Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et cependant voilà des siècles innombrables</verset>
<verset>Que vous vous combattez sans pitié ni remord,</verset>
<verset>Tellement vous aimez le carnage et la mort,</verset>
<verset>ô lutteurs éternels, ô frères implacables !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Un voyage à Cythère</titre>
<verset>Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux</verset>
<verset>Et planait librement à l'entour des cordages ;</verset>
<verset>Le navire roulait sous un ciel sans nuages,</verset>
<verset>Comme un ange enivré d'un soleil radieux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Quelle est cette île triste et noire ? - C'est Cythère,</verset>
<verset>Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,</verset>
<verset>Eldorado banal de tous les vieux garçons.</verset>
<verset>Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- Ile des doux secrets et des fêtes du coeur !</verset>
<verset>De l'antique Vénus le superbe fantôme</verset>
<verset>Au-dessus de tes mers plane comme un arôme,</verset>
<verset>Et charge les esprits d'amour et de langueur.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,</verset>
<verset>Vénérée à jamais par toute nation,</verset>
<verset>Où les soupirs des coeurs en adoration</verset>
<verset>Roulent comme l'encens sur un jardin de roses</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ou le roucoulement éternel d'un ramier !</verset>
<verset>- Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres,</verset>
<verset>Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.</verset>
<verset>J'entrevoyais pourtant un objet singulier !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères,</verset>
<verset>Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,</verset>
<verset>Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,</verset>
<verset>Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près</verset>
<verset>Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,</verset>
<verset>Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches,</verset>
<verset>Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>De féroces oiseaux perchés sur leur pâture</verset>
<verset>Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,</verset>
<verset>Chacun plantant, comme un outil, son bec impur</verset>
<verset>Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré</verset>
<verset>Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,</verset>
<verset>Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,</verset>
<verset>L'avaient à coups de bec absolument châtré.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,</verset>
<verset>Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;</verset>
<verset>Une plus grande bête au milieu s'agitait</verset>
<verset>Comme un exécuteur entouré de ses aides.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau,</verset>
<verset>Silencieusement tu souffrais ces insultes</verset>
<verset>En expiation de tes infâmes cultes</verset>
<verset>Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !</verset>
<verset>Je sentis, à l'aspect de tes membres flottants,</verset>
<verset>Comme un vomissement, remonter vers mes dents</verset>
<verset>Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,</verset>
<verset>J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires</verset>
<verset>Des corbeaux lancinants et des panthères noires</verset>
<verset>Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- Le ciel était charmant, la mer était unie ;</verset>
<verset>Pour moi tout était noir et sanglant désormais,</verset>
<verset>Hélas ! et j'avais, comme en un suaire épais,</verset>
<verset>Le coeur enseveli dans cette allégorie.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Dans ton île, ô Vénus ! je n'ai trouvé debout</verset>
<verset>Qu'un gibet symbolique où pendait mon image...</verset>
<verset>- Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage</verset>
<verset>De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le jet d'eau</titre>
<verset>Tes beaux yeux sont las, pauvre amante !</verset>
<verset>Reste longtemps, sans les rouvrir,</verset>
<verset>Dans cette pose nonchalante</verset>
<verset>Où t'a surprise le plaisir.</verset>
<verset>Dans la cour le jet d'eau qui jase</verset>
<verset>Et ne se tait ni nuit ni jour,</verset>
<verset>Entretient doucement l'extase</verset>
<verset>Où ce soir m'a plongé l'amour.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>La gerbe épanouie</verset>
<verset>En mille fleurs,</verset>
<verset>Où Phoebé réjouie</verset>
<verset>Met ses couleurs,</verset>
<verset>Tombe comme une pluie</verset>
<verset>De larges pleurs.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ainsi ton âme qu'incendie</verset>
<verset>L'éclair brûlant des voluptés</verset>
<verset>S'élance, rapide et hardie,</verset>
<verset>Vers les vastes cieux enchantés.</verset>
<verset>Puis, elle s'épanche, mourante,</verset>
<verset>En un flot de triste langueur,</verset>
<verset>Qui par une invisible pente</verset>
<verset>Descend jusqu'au fond de mon coeur.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>La gerbe épanouie</verset>
<verset>En mille fleurs,</verset>
<verset>Où Phoebé réjouie</verset>
<verset>Met ses couleurs,</verset>
<verset>Tombe comme une pluie</verset>
<verset>De larges pleurs.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>ô toi, que la nuit rend si belle,</verset>
<verset>Qu'il m'est doux, penché vers tes seins,</verset>
<verset>D'écouter la plainte éternelle</verset>
<verset>Qui sanglote dans les bassins !</verset>
<verset>Lune, eau sonore, nuit bénie,</verset>
<verset>Arbres qui frissonnez autour,</verset>
<verset>Votre pure mélancolie</verset>
<verset>Est le miroir de mon amour.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>La gerbe épanouie</verset>
<verset>En mille fleurs,</verset>
<verset>Où Phoebé réjouie</verset>
<verset>Met ses couleurs,</verset>
<verset>Tombe comme une pluie</verset>
<verset>De larges pleurs.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Une charogne</titre>
<verset>Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,</verset>
<verset>Ce beau matin d'été si doux :</verset>
<verset>Au détour d'un sentier une charogne infâme</verset>
<verset>Sur un lit semé de cailloux,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,</verset>
<verset>Brûlante et suant les poisons,</verset>
<verset>Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique</verset>
<verset>Son ventre plein d'exhalaisons.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Le soleil rayonnait sur cette pourriture,</verset>
<verset>Comme afin de la cuire à point,</verset>
<verset>Et de rendre au centuple à la grande Nature</verset>
<verset>Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et le ciel regardait la carcasse superbe</verset>
<verset>Comme une fleur s'épanouir.</verset>
<verset>La puanteur était si forte, que sur l'herbe</verset>
<verset>Vous crûtes vous évanouir.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,</verset>
<verset>D'où sortaient de noirs bataillons</verset>
<verset>De larves, qui coulaient comme un épais liquide</verset>
<verset>Le long de ces vivants haillons.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tout cela descendait, montait comme une vague,</verset>
<verset>Ou s'élançait en pétillant ;</verset>
<verset>On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,</verset>
<verset>Vivait en se multipliant.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et ce monde rendait une étrange musique,</verset>
<verset>Comme l'eau courante et le vent,</verset>
<verset>Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique</verset>
<verset>Agite et tourne dans son van.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,</verset>
<verset>Une ébauche lente à venir,</verset>
<verset>Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève</verset>
<verset>Seulement par le souvenir.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Derrière les rochers une chienne inquiète</verset>
<verset>Nous regardait d'un oeil fâché,</verset>
<verset>Epiant le moment de reprendre au squelette</verset>
<verset>Le morceau qu'elle avait lâché.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,</verset>
<verset>A cette horrible infection,</verset>
<verset>Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,</verset>
<verset>Vous, mon ange et ma passion !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,</verset>
<verset>Après les derniers sacrements,</verset>
<verset>Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,</verset>
<verset>Moisir parmi les ossements.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine</verset>
<verset>Qui vous mangera de baisers,</verset>
<verset>Que j'ai gardé la forme et l'essence divine</verset>
<verset>De mes amours décomposés !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Les petites vieilles</titre>
<verset>A Victor Hugo</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>I</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Dans les plis sinueux des vieilles capitales,</verset>
<verset>Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,</verset>
<verset>Je guette, obéissant à mes humeurs fatales</verset>
<verset>Des êtres singuliers, décrépits et charmants.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,</verset>
<verset>éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus</verset>
<verset>Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.</verset>
<verset>Sous des jupons troués et sous de froids tissus</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ils rampent, flagellés par les bises iniques,</verset>
<verset>Frémissant au fracas roulant des omnibus,</verset>
<verset>Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,</verset>
<verset>Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;</verset>
<verset>Se traînent, comme font les animaux blessés,</verset>
<verset>Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes</verset>
<verset>Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,</verset>
<verset>Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit ;</verset>
<verset>Ils ont les yeux divins de la petite fille</verset>
<verset>Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles</verset>
<verset>Sont presque aussi petits que celui d'un enfant ?</verset>
<verset>La Mort savante met dans ces bières pareilles</verset>
<verset>Un symbole d'un goût bizarre et captivant,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et lorsque j'entrevois un fantôme débile</verset>
<verset>Traversant de Paris le fourmillant tableau,</verset>
<verset>Il me semble toujours que cet être fragile</verset>
<verset>S'en va tout doucement vers un nouveau berceau ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>A moins que, méditant sur la géométrie,</verset>
<verset>Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,</verset>
<verset>Combien de fois il faut que l'ouvrier varie</verset>
<verset>La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,</verset>
<verset>Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...</verset>
<verset>Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes</verset>
<verset>Pour celui que l'austère Infortune allaita !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>II</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>De Frascati défunt Vestale enamourée ;</verset>
<verset>Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur</verset>
<verset>Enterré sait le nom ; célèbre évaporée</verset>
<verset>Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Toutes m'enivrent ; mais parmi ces êtres frêles</verset>
<verset>Il en est qui, faisant de la douleur un miel</verset>
<verset>Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :</verset>
<verset>Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>L'une, par sa patrie au malheur exercée,</verset>
<verset>L'autre, que son époux surchargea de douleurs,</verset>
<verset>L'autre, par son enfant Madone transpercée,</verset>
<verset>Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>III</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ah ! que j'en ai suivi de ces petites vieilles !</verset>
<verset>Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant</verset>
<verset>Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,</verset>
<verset>Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,</verset>
<verset>Dont les soldats parfois inondent nos jardins,</verset>
<verset>Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre,</verset>
<verset>Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,</verset>
<verset>Humait avidement ce chant vif et guerrier ;</verset>
<verset>Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle ;</verset>
<verset>Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>IV</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,</verset>
<verset>A travers le chaos des vivantes cités,</verset>
<verset>Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes,</verset>
<verset>Dont autrefois les noms par tous étaient cités.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,</verset>
<verset>Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil</verset>
<verset>Vous insulte en passant d'un amour dérisoire ;</verset>
<verset>Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Honteuses d'exister, ombres ratatinées,</verset>
<verset>Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;</verset>
<verset>Et nul ne vous salue, étranges destinées !</verset>
<verset>Débris d'humanité pour l'éternité mûrs !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,</verset>
<verset>L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains,</verset>
<verset>Tout comme si j'étais votre père, ô merveille !</verset>
<verset>Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je vois s'épanouir vos passions novices ;</verset>
<verset>Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;</verset>
<verset>Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices !</verset>
<verset>Mon âme resplendit de toutes vos vertus !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !</verset>
<verset>Je vous fais chaque soir un solennel adieu !</verset>
<verset>Où serez-vous demain, èves octogénaires,</verset>
<verset>Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Réversibilité</titre>
<verset>Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,</verset>
<verset>La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,</verset>
<verset>Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits</verset>
<verset>Qui compriment le coeur comme un papier qu'on froisse ?</verset>
<verset>Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,</verset>
<verset>Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,</verset>
<verset>Quand la Vengeance bat son infernal rappel,</verset>
<verset>Et de nos facultés se fait le capitaine ?</verset>
<verset>Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,</verset>
<verset>Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,</verset>
<verset>Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,</verset>
<verset>Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?</verset>
<verset>Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,</verset>
<verset>Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment</verset>
<verset>De lire la secrète horreur du dévouement</verset>
<verset>Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?</verset>
<verset>Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,</verset>
<verset>David mourant aurait demandé la santé</verset>
<verset>Aux émanations de ton corps enchanté ;</verset>
<verset>Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières,</verset>
<verset>Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>La musique</titre>
<verset>La musique souvent me prend comme une mer !</verset>
<verset>Vers ma pâle étoile,</verset>
<verset>Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,</verset>
<verset>Je mets à la voile ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>La poitrine en avant et les poumons gonflés</verset>
<verset>Comme de la toile,</verset>
<verset>J'escalade le dos des flots amoncelés</verset>
<verset>Que la nuit me voile ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je sens vibrer en moi toutes les passions</verset>
<verset>D'un vaisseau qui souffre ;</verset>
<verset>Le bon vent, la tempête et ses convulsions</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Sur l'immense gouffre</verset>
<verset>Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir</verset>
<verset>De mon désespoir !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>L'horloge</titre>
<verset>Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,</verset>
<verset>Dont le doigt nous menace et nous dit : ' Souviens-toi !</verset>
<verset>Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi</verset>
<verset>Se planteront bientôt comme dans une cible,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Le plaisir vaporeux fuira vers l'horizon</verset>
<verset>Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse ;</verset>
<verset>Chaque instant te dévore un morceau du délice</verset>
<verset>A chaque homme accordé pour toute sa saison.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Trois mille six cents fois par heure, la Seconde</verset>
<verset>Chuchote : Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix</verset>
<verset>D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,</verset>
<verset>Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !</verset>
<verset>(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)</verset>
<verset>Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues</verset>
<verset>Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Souviens-toi que le Temps est un joueur avide</verset>
<verset>Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi.</verset>
<verset>Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !</verset>
<verset>Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,</verset>
<verset>Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,</verset>
<verset>Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),</verset>
<verset>Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! '</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>La chevelure</titre>
<verset>ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !</verset>
<verset>ô boucles ! ô parfum chargé de nonchaloir !</verset>
<verset>Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure</verset>
<verset>Des souvenirs dormant dans cette chevelure,</verset>
<verset>Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,</verset>
<verset>Tout un monde lointain, absent, presque défunt,</verset>
<verset>Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !</verset>
<verset>Comme d'autres esprits voguent sur la musique,</verset>
<verset>Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,</verset>
<verset>Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;</verset>
<verset>Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !</verset>
<verset>Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve</verset>
<verset>De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Un port retentissant où mon âme peut boire</verset>
<verset>A grands flots le parfum, le son et la couleur ;</verset>
<verset>Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,</verset>
<verset>Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire</verset>
<verset>D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse</verset>
<verset>Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;</verset>
<verset>Et mon esprit subtil que le roulis caresse</verset>
<verset>Saura vous retrouver, ô féconde paresse,</verset>
<verset>Infinis bercements du loisir embaumé !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,</verset>
<verset>Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;</verset>
<verset>Sur les bords duvetés de vos mèches tordues</verset>
<verset>Je m'enivre ardemment des senteurs confondues</verset>
<verset>De l'huile de coco, du musc et du goudron.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde</verset>
<verset>Sèmera le rubis, la perle et le saphir,</verset>
<verset>Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde !</verset>
<verset>N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde</verset>
<verset>Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Les aveugles</titre>
<verset>Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !</verset>
<verset>Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;</verset>
<verset>Terribles, singuliers comme les somnambules,</verset>
<verset>Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie,</verset>
<verset>Comme s'ils regardaient au loin, restent levés</verset>
<verset>Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés</verset>
<verset>Pencher rêveusement leur tête appesantie.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ils traversent ainsi le noir illimité,</verset>
<verset>Ce frère du silence éternel. ô cité !</verset>
<verset>Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Eprise du plaisir jusqu'à l'atrocité,</verset>
<verset>Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu'eux hébété,</verset>
<verset>Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle</titre>
<verset>Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle,</verset>
<verset>Femme impure !  L'ennui rend ton âme cruelle.</verset>
<verset>Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,</verset>
<verset>Il te faut chaque jour un coeur au râtelier.</verset>
<verset>Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques</verset>
<verset>Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques,</verset>
<verset>Usent insolemment d'un pouvoir emprunté,</verset>
<verset>Sans connaître jamais la loi de leur beauté.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde !</verset>
<verset>Salutaire instrument, buveur du sang du monde,</verset>
<verset>Comment n'as-tu pas honte et comment n'as-tu pas</verset>
<verset>Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas ?</verset>
<verset>La grandeur de ce mal où tu te crois savante</verset>
<verset>Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante,</verset>
<verset>Quand la nature, grande en ses desseins cachés,</verset>
<verset>De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,</verset>
<verset>- De toi, vil animal, - pour pétrir un génie ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>ô fangeuse grandeur ! sublime ignominie !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le guignon</titre>
<verset>Pour soulever un poids si lourd,</verset>
<verset>Sisyphe, il faudrait ton courage !</verset>
<verset>Bien qu'on ait du coeur à l'ouvrage,</verset>
<verset>L'Art est long et le Temps est court.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Loin des sépultures célèbres,</verset>
<verset>Vers un cimetière isolé,</verset>
<verset>Mon coeur, comme un tambour voilé,</verset>
<verset>Va battant des marches funèbres.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- Maint joyau dort enseveli</verset>
<verset>Dans les ténèbres et l'oubli,</verset>
<verset>Bien loin des pioches et des sondes ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mainte fleur épanche à regret</verset>
<verset>Son parfum doux comme un secret</verset>
<verset>Dans les solitudes profondes.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Parfum exotique</titre>
<verset>Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,</verset>
<verset>Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,</verset>
<verset>Je vois se dérouler des rivages heureux</verset>
<verset>Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Une île paresseuse où la nature donne</verset>
<verset>Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;</verset>
<verset>Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,</verset>
<verset>Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Guidé par ton odeur vers de charmants climats,</verset>
<verset>Je vois un port rempli de voiles et de mâts</verset>
<verset>Encor tout fatigués par la vague marine,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Pendant que le parfum des verts tamariniers,</verset>
<verset>Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,</verset>
<verset>Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Remords posthume</titre>
<verset>Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,</verset>
<verset>Au fond d'un monument construit en marbre noir,</verset>
<verset>Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir</verset>
<verset>Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse</verset>
<verset>Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir,</verset>
<verset>Empêchera ton coeur de battre et de vouloir,</verset>
<verset>Et tes pieds de courir leur course aventureuse,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Le tombeau, confident de mon rêve infini</verset>
<verset>(Car le tombeau toujours comprendra le poète),</verset>
<verset>Durant ces grandes nuits d'où le somme est banni,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Te dira : ' Que vous sert, courtisane imparfaite,</verset>
<verset>De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts ? '</verset>
<verset>- Et le ver rongera ta peau comme un remords.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire</titre>
<verset>Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,</verset>
<verset>Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,</verset>
<verset>A la très-belle, à la très-bonne, à la très-chère,</verset>
<verset>Dont le regard divin t'a soudain refleuri ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges :</verset>
<verset>Rien ne vaut la douceur de son autorité ;</verset>
<verset>Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,</verset>
<verset>Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,</verset>
<verset>Que ce soit dans la rue et dans la multitude,</verset>
<verset>Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Parfois il parle et dit : ' Je suis belle, et j'ordonne</verset>
<verset>Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau ;</verset>
<verset>Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. '</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Chanson d'après-midi</titre>
<verset>Quoique tes sourcils méchants</verset>
<verset>Te donnent un air étrange</verset>
<verset>Qui n'est pas celui d'un ange,</verset>
<verset>Sorcière aux yeux alléchants,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je t'adore, ô ma frivole,</verset>
<verset>Ma terrible passion !</verset>
<verset>Avec la dévotion</verset>
<verset>Du prêtre pour son idole.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Le désert et la forêt</verset>
<verset>Embaument tes tresses rudes,</verset>
<verset>Ta tête a les attitudes</verset>
<verset>De l'énigme et du secret.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Sur ta chair le parfum rôde</verset>
<verset>Comme autour d'un encensoir ;</verset>
<verset>Tu charmes comme le soir,</verset>
<verset>Nymphe ténébreuse et chaude.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ah ! les philtres les plus forts</verset>
<verset>Ne valent pas ta paresse,</verset>
<verset>Et tu connais la caresse</verset>
<verset>Qui fait revivre les morts !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tes hanches sont amoureuses</verset>
<verset>De ton dos et de tes seins,</verset>
<verset>Et tu ravis les coussins</verset>
<verset>Par tes poses langoureuses.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Quelquefois, pour apaiser</verset>
<verset>Ta rage mystérieuse,</verset>
<verset>Tu prodigues, sérieuse,</verset>
<verset>La morsure et le baiser ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tu me déchires, ma brune,</verset>
<verset>Avec un rire moqueur,</verset>
<verset>Et puis tu mets sur mon coeur</verset>
<verset>Ton oeil doux comme la lune.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Sous tes souliers de satin,</verset>
<verset>Sous tes charmants pieds de soie,</verset>
<verset>Moi, je mets ma grande joie,</verset>
<verset>Mon génie et mon destin,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mon âme par toi guérie,</verset>
<verset>Par toi, lumière et couleur !</verset>
<verset>Explosion de chaleur</verset>
<verset>Dans ma noire Sibérie !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>A une dame créole</titre>
<verset>Au pays parfumé que le soleil caresse,</verset>
<verset>J'ai connu, sous un dais d'arbres tout empourprés</verset>
<verset>Et de palmiers d'où pleut sur les yeux la paresse,</verset>
<verset>Une dame créole aux charmes ignorés.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse</verset>
<verset>A dans le cou des airs noblement maniérés ;</verset>
<verset>Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,</verset>
<verset>Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,</verset>
<verset>Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,</verset>
<verset>Belle digne d'orner les antiques manoirs,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites,</verset>
<verset>Germer mille sonnets dans le coeur des poètes,</verset>
<verset>Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>A une passante</titre>
<verset>La rue assourdissante autour de moi hurlait.</verset>
<verset>Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,</verset>
<verset>Une femme passa, d'une main fastueuse</verset>
<verset>Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Agile et noble, avec sa jambe de statue.</verset>
<verset>Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,</verset>
<verset>Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,</verset>
<verset>La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté</verset>
<verset>Dont le regard m'a fait soudainement renaître,</verset>
<verset>Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !</verset>
<verset>Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,</verset>
<verset>ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse</titre>
<verset>La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,</verset>
<verset>Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,</verset>
<verset>Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.</verset>
<verset>Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,</verset>
<verset>Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,</verset>
<verset>Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,</verset>
<verset>Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,</verset>
<verset>A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,</verset>
<verset>Tandis que, dévorés de noires songeries,</verset>
<verset>Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,</verset>
<verset>Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,</verset>
<verset>Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver</verset>
<verset>Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille</verset>
<verset>Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,</verset>
<verset>Calme, dans le fauteuil, je la voyais s'asseoir,</verset>
<verset>Si, par une nuit bleue et froide de décembre,</verset>
<verset>Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,</verset>
<verset>Grave, et venant du fond de son lit éternel</verset>
<verset>Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,</verset>
<verset>Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,</verset>
<verset>Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>L'amour du mensonge</titre>
<verset>Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,</verset>
<verset>Au chant des instruments qui se brise au plafond</verset>
<verset>Suspendant ton allure harmonieuse et lente,</verset>
<verset>Et promenant l'ennui de ton regard profond ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,</verset>
<verset>Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,</verset>
<verset>Où les torches du soir allument une aurore,</verset>
<verset>Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je me dis : Qu'elle est belle ! et bizarrement fraîche !</verset>
<verset>Le souvenir massif, royale et lourde tour,</verset>
<verset>La couronne, et son coeur, meurtri comme une pêche,</verset>
<verset>Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Es-tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines ?</verset>
<verset>Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,</verset>
<verset>Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,</verset>
<verset>Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques</verset>
<verset>Qui ne recèlent point de secrets précieux ;</verset>
<verset>Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,</verset>
<verset>Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence,</verset>
<verset>Pour réjouir un coeur qui fuit la vérité ?</verset>
<verset>Qu'importe ta bêtise ou ton indifférence ?</verset>
<verset>Masque ou décor, salut ! J'adore ta beauté.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Brumes et pluies</titre>
<verset>ô fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,</verset>
<verset>Endormeuses saisons ! je vous aime et vous loue</verset>
<verset>D'envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau</verset>
<verset>D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue,</verset>
<verset>Où par les longues nuits la girouette s'enroue,</verset>
<verset>Mon âme mieux qu'au temps du tiède renouveau</verset>
<verset>Ouvrira largement ses ailes de corbeau.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Rien n'est plus doux au coeur plein de choses funèbres,</verset>
<verset>Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,</verset>
<verset>ô blafardes saisons, reines de nos climats,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,</verset>
<verset>- Si ce n'est, par un soir sans lune, deux à deux,</verset>
<verset>D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>La mort des amants</titre>
<verset>Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,</verset>
<verset>Des divans profonds comme des tombeaux,</verset>
<verset>Et d'étranges fleurs sur des étagères,</verset>
<verset>Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,</verset>
<verset>Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,</verset>
<verset>Qui réfléchiront leurs doubles lumières</verset>
<verset>Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Un soir fait de rose et de bleu mystique,</verset>
<verset>Nous échangerons un éclair unique,</verset>
<verset>Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,</verset>
<verset>Viendra ranimer, fidèle et joyeux,</verset>
<verset>Les miroirs ternis et les flammes mortes.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>La mort des pauvres</titre>
<verset>C'est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;</verset>
<verset>C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir</verset>
<verset>Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,</verset>
<verset>Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>A travers la tempête, et la neige, et le givre,</verset>
<verset>C'est la clarté vibrante à notre horizon noir ;</verset>
<verset>C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,</verset>
<verset>Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques</verset>
<verset>Le sommeil et le don des rêves extatiques,</verset>
<verset>Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,</verset>
<verset>C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,</verset>
<verset>C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>A celle qui est trop gaie</titre>
<verset>Ta tête, ton geste, ton air</verset>
<verset>Sont beaux comme un beau paysage ;</verset>
<verset>Le rire joue en ton visage</verset>
<verset>Comme un vent frais dans un ciel clair.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Le passant chagrin que tu frôles</verset>
<verset>Est ébloui par la santé</verset>
<verset>Qui jaillit comme une clarté</verset>
<verset>De tes bras et de tes épaules.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les retentissantes couleurs</verset>
<verset>Dont tu parsèmes tes toilettes</verset>
<verset>Jettent dans l'esprit des poètes</verset>
<verset>L'image d'un ballet de fleurs.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ces robes folles sont l'emblème</verset>
<verset>De ton esprit bariolé ;</verset>
<verset>Folle dont je suis affolé,</verset>
<verset>Je te hais autant que je t'aime !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Quelquefois dans un beau jardin</verset>
<verset>Où je traînais mon atonie,</verset>
<verset>J'ai senti, comme une ironie,</verset>
<verset>Le soleil déchirer mon sein ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et le printemps et la verdure</verset>
<verset>Ont tant humilié mon coeur,</verset>
<verset>Que j'ai puni sur une fleur</verset>
<verset>L'insolence de la Nature.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ainsi je voudrais, une nuit,</verset>
<verset>Quand l'heure des voluptés sonne,</verset>
<verset>Vers les trésors de ta personne,</verset>
<verset>Comme un lâche, ramper sans bruit,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Pour châtier ta chair joyeuse,</verset>
<verset>Pour meurtrir ton sein pardonné,</verset>
<verset>Et faire à ton flanc étonné</verset>
<verset>Une blessure large et creuse,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et, vertigineuse douceur !</verset>
<verset>A travers ces lèvres nouvelles,</verset>
<verset>Plus éclatantes et plus belles,</verset>
<verset>T'infuser mon venin, ma soeur !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>L'examen de minuit</titre>
<verset>La pendule, sonnant minuit,</verset>
<verset>Ironiquement nous engage</verset>
<verset>A nous rappeler quel usage</verset>
<verset>Nous fîmes du jour qui s'enfuit :</verset>
<verset>- Aujourd'hui, date fatidique,</verset>
<verset>Vendredi, treize, nous avons,</verset>
<verset>Malgré tout ce que nous savons,</verset>
<verset>Mené le train d'un hérétique ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Nous avons blasphémé Jésus,</verset>
<verset>Des Dieux le plus incontestable !</verset>
<verset>Comme un parasite à la table</verset>
<verset>De quelque monstrueux Crésus,</verset>
<verset>Nous avons, pour plaire à la brute,</verset>
<verset>Digne vassale des Démons,</verset>
<verset>Insulté ce que nous aimons</verset>
<verset>Et flatté ce qui nous rebute ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Contristé, servile bourreau</verset>
<verset>Le faible qu'à tort on méprise ;</verset>
<verset>Salué l'énorme Bêtise,</verset>
<verset>La Bêtise au front de taureau ;</verset>
<verset>Baisé la stupide Matière</verset>
<verset>Avec grande dévotion,</verset>
<verset>Et de la putréfaction</verset>
<verset>Béni la blafarde lumière ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Enfin, nous avons, pour noyer</verset>
<verset>Le vertige dans le délire,</verset>
<verset>Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,</verset>
<verset>Dont la gloire est de déployer</verset>
<verset>L'ivresse des choses funèbres,</verset>
<verset>Bu sans soif et mangé sans faim !...</verset>
<verset>- Vite soufflons la lampe, afin</verset>
<verset>De nous cacher dans les ténèbres !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Les bijoux</titre>
<verset>La très-chère était nue, et, connaissant mon coeur,</verset>
<verset>Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,</verset>
<verset>Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur</verset>
<verset>Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,</verset>
<verset>Ce monde rayonnant de métal et de pierre</verset>
<verset>Me ravit en extase, et j'aime à la fureur</verset>
<verset>Les choses où le son se mêle à la lumière.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Elle était donc couchée et se laissait aimer,</verset>
<verset>Et du haut du divan elle souriait d'aise</verset>
<verset>A mon amour profond et doux comme la mer,</verset>
<verset>Qui vers elle montait comme vers sa falaise.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,</verset>
<verset>D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,</verset>
<verset>Et la candeur unie à la lubricité</verset>
<verset>Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,</verset>
<verset>Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,</verset>
<verset>Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;</verset>
<verset>Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>S'avançaient, plus câlins que les Anges du mal,</verset>
<verset>Pour troubler le repos où mon âme était mise,</verset>
<verset>Et pour la déranger du rocher de cristal</verset>
<verset>Où, calme et solitaire, elle s'était assise.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je croyais voir unis par un nouveau dessin</verset>
<verset>Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,</verset>
<verset>Tant sa taille faisait ressortir son bassin.</verset>
<verset>Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et la lampe s'étant résignée à mourir,</verset>
<verset>Comme le foyer seul illuminait la chambre,</verset>
<verset>Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,</verset>
<verset>Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le crépuscule du matin</titre>
<verset>La diane chantait dans les cours des casernes,</verset>
<verset>Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>C'était l'heure où l'essaim des rêves malfaisants</verset>
<verset>Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;</verset>
<verset>Où, comme un oeil sanglant qui palpite et qui bouge,</verset>
<verset>La lampe sur le jour fait une tache rouge ;</verset>
<verset>Où l'âme, sous le poids du corps revêche et lourd,</verset>
<verset>Imite les combats de la lampe et du jour.</verset>
<verset>Comme un visage en pleurs que les brises essuient,</verset>
<verset>L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient,</verset>
<verset>Et l'homme est las d'écrire et la femme d'aimer.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les maisons çà et là commençaient à fumer.</verset>
<verset>Les femmes de plaisir, la paupière livide,</verset>
<verset>Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ;</verset>
<verset>Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,</verset>
<verset>Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.</verset>
<verset>C'était l'heure où parmi le froid et la lésine</verset>
<verset>S'aggravent les douleurs des femmes en gésine ;</verset>
<verset>Comme un sanglot coupé par un sang écumeux</verset>
<verset>Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux ;</verset>
<verset>Une mer de brouillards baignait les édifices,</verset>
<verset>Et les agonisants dans le fond des hospices</verset>
<verset>Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.</verset>
<verset>Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>L'aurore grelottante en robe rose et verte</verset>
<verset>S'avançait lentement sur la Seine déserte,</verset>
<verset>Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,</verset>
<verset>Empoignait ses outils, vieillard laborieux.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Causerie</titre>
<verset>Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose !</verset>
<verset>Mais la tristesse en moi monte comme la mer,</verset>
<verset>Et laisse, en refluant sur ma lèvre morose</verset>
<verset>Le souvenir cuisant de son limon amer.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme ;</verset>
<verset>Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccagé</verset>
<verset>Par la griffe et la dent féroce de la femme.</verset>
<verset>Ne cherchez plus mon coeur ; les bêtes l'ont mangé.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mon coeur est un palais flétri par la cohue ;</verset>
<verset>On s'y soûle, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux !</verset>
<verset>- Un parfum nage autour de votre gorge nue !...</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>ô Beauté, dur fléau des âmes, tu le veux !</verset>
<verset>Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes,</verset>
<verset>Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>élévation</titre>
<verset>Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,</verset>
<verset>Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,</verset>
<verset>Par delà le soleil, par delà les éthers,</verset>
<verset>Par delà les confins des sphères étoilées,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mon esprit, tu te meus avec agilité,</verset>
<verset>Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,</verset>
<verset>Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde</verset>
<verset>Avec une indicible et mâle volupté.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;</verset>
<verset>Va te purifier dans l'air supérieur,</verset>
<verset>Et bois, comme une pure et divine liqueur,</verset>
<verset>Le feu clair qui remplit les espaces limpides.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Derrière les ennuis et les vastes chagrins</verset>
<verset>Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,</verset>
<verset>Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse</verset>
<verset>S'élancer vers les champs lumineux et sereins ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Celui dont les pensers, comme des alouettes,</verset>
<verset>Vers les cieux le matin prennent un libre essor,</verset>
<verset>- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort</verset>
<verset>Le langage des fleurs et des choses muettes !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Châtiment de l'orgueil</titre>
<verset>En ces temps merveilleux où la Théologie</verset>
<verset>Fleurit avec le plus de sève et d'énergie</verset>
<verset>On raconte qu'un jour un docteur des plus grands,</verset>
<verset>- Après avoir forcé les coeurs indifférents ;</verset>
<verset>Les avoir remués dans leurs profondeurs noires ;</verset>
<verset>Après avoir franchi vers les célestes gloires</verset>
<verset>Des chemins singuliers à lui-même inconnus,</verset>
<verset>Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus, -</verset>
<verset>Comme un homme monté trop haut, pris de panique,</verset>
<verset>S'écria, transporté d'un orgueil satanique :</verset>
<verset>' Jésus, petit Jésus ! je t'ai poussé bien haut !</verset>
<verset>Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut</verset>
<verset>De l'armure, ta honte égalerait ta gloire,</verset>
<verset>Et tu ne serais plus qu'un foetus dérisoire ! '</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Immédiatement sa raison s'en alla.</verset>
<verset>L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila ;</verset>
<verset>Tout le chaos roula dans cette intelligence,</verset>
<verset>Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence,</verset>
<verset>Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.</verset>
<verset>Le silence et la nuit s'installèrent en lui,</verset>
<verset>Comme dans un caveau dont la clef est perdue.</verset>
<verset>Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,</verset>
<verset>Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers</verset>
<verset>Les champs, sans distinguer les étés des hivers,</verset>
<verset>Sale, inutile et laid comme une chose usée,</verset>
<verset>Il faisait des enfants la joie et la risée.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>La géante</titre>
<verset>Du temps que la Nature en sa verve puissante</verset>
<verset>Concevait chaque jour des enfants monstrueux,</verset>
<verset>J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante,</verset>
<verset>Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>J'eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme</verset>
<verset>Et grandit librement dans ses terribles jeux ;</verset>
<verset>Deviner si son coeur couve une sombre flamme</verset>
<verset>Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;</verset>
<verset>Ramper sur le versant de ses genoux énormes,</verset>
<verset>Et parfois en été, quand les soleils malsains,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Lasse, la font s'étendre à travers la campagne,</verset>
<verset>Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins,</verset>
<verset>Comme un hameau paisible au pied d'une montagne.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Au lecteur</titre>
<verset>La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,</verset>
<verset>Occupent nos esprits et travaillent nos corps,</verset>
<verset>Et nous alimentons nos aimables remords,</verset>
<verset>Comme les mendiants nourrissent leur vermine.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;</verset>
<verset>Nous nous faisons payer grassement nos aveux,</verset>
<verset>Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,</verset>
<verset>Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste</verset>
<verset>Qui berce longuement notre esprit enchanté,</verset>
<verset>Et le riche métal de notre volonté</verset>
<verset>Est tout vaporisé par ce savant chimiste.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !</verset>
<verset>Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;</verset>
<verset>Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,</verset>
<verset>Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange</verset>
<verset>Le sein martyrisé d'une antique catin,</verset>
<verset>Nous volons au passage un plaisir clandestin</verset>
<verset>Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,</verset>
<verset>Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,</verset>
<verset>Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons</verset>
<verset>Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,</verset>
<verset>N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins</verset>
<verset>Le canevas banal de nos piteux destins,</verset>
<verset>C'est que notre âme, hélas ! n'est pas assez hardie.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,</verset>
<verset>Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,</verset>
<verset>Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,</verset>
<verset>Dans la ménagerie infâme de nos vices,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !</verset>
<verset>Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,</verset>
<verset>Il ferait volontiers de la terre un débris</verset>
<verset>Et dans un bâillement avalerait le monde ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>C'est l'Ennui ! - l'oeil chargé d'un pleur involontaire,</verset>
<verset>Il rêve d'échafauds en fumant son houka.</verset>
<verset>Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,</verset>
<verset>- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Bénédiction</titre>
<verset>Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,</verset>
<verset>Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,</verset>
<verset>Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes</verset>
<verset>Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- ' Ah ! que n'ai-je mis bas tout un noeud de vipères,</verset>
<verset>Plutôt que de nourrir cette dérision !</verset>
<verset>Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères</verset>
<verset>Où mon ventre a conçu mon expiation !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes</verset>
<verset>Pour être le dégoût de mon triste mari,</verset>
<verset>Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,</verset>
<verset>Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je ferai rejaillir ta haine qui m'accable</verset>
<verset>Sur l'instrument maudit de tes méchancetés,</verset>
<verset>Et je tordrai si bien cet arbre misérable,</verset>
<verset>Qu'il ne pourra pousser ses boutons empestés ! '</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Elle ravale ainsi l'écume de sa haine,</verset>
<verset>Et, ne comprenant pas les desseins éternels,</verset>
<verset>Elle-même prépare au fond de la Géhenne</verset>
<verset>Les bûchers consacrés aux crimes maternels.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange,</verset>
<verset>L'Enfant déshérité s'enivre de soleil,</verset>
<verset>Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange</verset>
<verset>Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Il joue avec le vent, cause avec le nuage,</verset>
<verset>Et s'enivre en chantant du chemin de la croix ;</verset>
<verset>Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage</verset>
<verset>Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,</verset>
<verset>Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité,</verset>
<verset>Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,</verset>
<verset>Et font sur lui l'essai de leur férocité.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Dans le pain et le vin destinés à sa bouche</verset>
<verset>Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats ;</verset>
<verset>Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,</verset>
<verset>Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Sa femme va criant sur les places publiques :</verset>
<verset>' Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer,</verset>
<verset>Je ferai le métier des idoles antiques,</verset>
<verset>Et comme elles je veux me faire redorer ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe,</verset>
<verset>De génuflexions, de viandes et de vins,</verset>
<verset>Pour savoir si je puis dans un coeur qui m'admire</verset>
<verset>Usurper en riant les hommages divins !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et, quand je m'ennuierai de ces farces impies,</verset>
<verset>Je poserai sur lui ma frêle et forte main ;</verset>
<verset>Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,</verset>
<verset>Sauront jusqu'à son coeur se frayer un chemin.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,</verset>
<verset>J'arracherai ce coeur tout rouge de son sein,</verset>
<verset>Et, pour rassasier ma bête favorite,</verset>
<verset>Je le lui jetterai par terre avec dédain ! '</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Vers le Ciel, où son oeil voit un trône splendide,</verset>
<verset>Le Poète serein lève ses bras pieux,</verset>
<verset>Et les vastes éclairs de son esprit lucide</verset>
<verset>Lui dérobent l'aspect des peuples furieux :</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- ' Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance</verset>
<verset>Comme un divin remède à nos impuretés</verset>
<verset>Et comme la meilleure et la plus pure essence</verset>
<verset>Qui prépare les forts aux saintes voluptés !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je sais que vous gardez une place au Poète</verset>
<verset>Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,</verset>
<verset>Et que vous l'invitez à l'éternelle fête,</verset>
<verset>Des Trônes, des Vertus, des Dominations.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je sais que la douleur est la noblesse unique</verset>
<verset>Où ne mordront jamais la terre et les enfers,</verset>
<verset>Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique</verset>
<verset>Imposer tous les temps et tous les univers.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,</verset>
<verset>Les métaux inconnus, les perles de la mer,</verset>
<verset>Par votre main montés, ne pourraient pas suffire</verset>
<verset>A ce beau diadème éblouissant et clair ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Car il ne sera fait que de pure lumière,</verset>
<verset>Puisée au foyer saint des rayons primitifs,</verset>
<verset>Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,</verset>
<verset>Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ! '</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>La muse malade</titre>
<verset>Ma pauvre muse, hélas ! qu'as-tu donc ce matin ?</verset>
<verset>Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,</verset>
<verset>Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint</verset>
<verset>La folie et l'horreur, froides et taciturnes.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Le succube verdâtre et le rose lutin</verset>
<verset>T'ont-ils versé la peur et l'amour de leurs urnes ?</verset>
<verset>Le cauchemar, d'un poing despotique et mutin,</verset>
<verset>T'a-t-il noyée au fond d'un fabuleux Minturnes ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je voudrais qu'exhalant l'odeur de la santé</verset>
<verset>Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté,</verset>
<verset>Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Comme les sons nombreux des syllabes antiques,</verset>
<verset>Où règnent tour à tour le père des chansons,</verset>
<verset>Phoebus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>L'idéal</titre>
<verset>Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,</verset>
<verset>Produits avariés, nés d'un siècle vaurien,</verset>
<verset>Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,</verset>
<verset>Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je laisse à Gavarni, poète des chloroses,</verset>
<verset>Son troupeau gazouillant de beautés d'hôpital,</verset>
<verset>Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses</verset>
<verset>Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ce qu'il faut à ce coeur profond comme un abîme,</verset>
<verset>C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,</verset>
<verset>Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange,</verset>
<verset>Qui tors paisiblement dans une pose étrange</verset>
<verset>Tes appas façonnés aux bouches des Titans.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le chat (1)</titre>
<verset>Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux ;</verset>
<verset>Retiens les griffes de ta patte,</verset>
<verset>Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,</verset>
<verset>Mêlés de métal et d'agate.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Lorsque mes doigts caressent à loisir</verset>
<verset>Ta tête et ton dos élastique,</verset>
<verset>Et que ma main s'enivre du plaisir</verset>
<verset>De palper ton corps électrique,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je vois ma femme en esprit. Son regard,</verset>
<verset>Comme le tien, aimable bête</verset>
<verset>Profond et froid, coupe et fend comme un dard,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et, des pieds jusques à la tête,</verset>
<verset>Un air subtil, un dangereux parfum</verset>
<verset>Nagent autour de son corps brun.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le chat (2)</titre>
<verset>I</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Dans ma cervelle se promène</verset>
<verset>Ainsi qu'en son appartement,</verset>
<verset>Un beau chat, fort, doux et charmant.</verset>
<verset>Quand il miaule, on l'entend à peine,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tant son timbre est tendre et discret ;</verset>
<verset>Mais que sa voix s'apaise ou gronde,</verset>
<verset>Elle est toujours riche et profonde.</verset>
<verset>C'est là son charme et son secret.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Cette voix, qui perle et qui filtre</verset>
<verset>Dans mon fonds le plus ténébreux,</verset>
<verset>Me remplit comme un vers nombreux</verset>
<verset>Et me réjouit comme un philtre.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Elle endort les plus cruels maux</verset>
<verset>Et contient toutes les extases ;</verset>
<verset>Pour dire les plus longues phrases,</verset>
<verset>Elle n'a pas besoin de mots.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Non, il n'est pas d'archet qui morde</verset>
<verset>Sur mon coeur, parfait instrument,</verset>
<verset>Et fasse plus royalement</verset>
<verset>Chanter sa plus vibrante corde,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Que ta voix, chat mystérieux,</verset>
<verset>Chat séraphique, chat étrange,</verset>
<verset>En qui tout est, comme en un ange,</verset>
<verset>Aussi subtil qu'harmonieux !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>II</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>De sa fourrure blonde et brune</verset>
<verset>Sort un parfum si doux, qu'un soir</verset>
<verset>J'en fus embaumé, pour l'avoir</verset>
<verset>Caressée une fois, rien qu'une.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>C'est l'esprit familier du lieu ;</verset>
<verset>Il juge, il préside, il inspire</verset>
<verset>Toutes choses dans son empire ;</verset>
<verset>Peut-être est-il fée, est-il dieu ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime</verset>
<verset>Tirés comme par un aimant</verset>
<verset>Se retournent docilement</verset>
<verset>Et que je regarde en moi-même</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je vois avec étonnement</verset>
<verset>Le feu de ses prunelles pâles,</verset>
<verset>Clairs fanaux, vivantes opales,</verset>
<verset>Qui me contemplent fixement.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le balcon</titre>
<verset>Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,</verset>
<verset>ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !</verset>
<verset>Tu te rappelleras la beauté des caresses,</verset>
<verset>La douceur du foyer et le charme des soirs,</verset>
<verset>Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,</verset>
<verset>Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.</verset>
<verset>Que ton sein m'était doux ! que ton coeur m'était bon !</verset>
<verset>Nous avons dit souvent d'impérissables choses</verset>
<verset>Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !</verset>
<verset>Que l'espace est profond ! que le coeur est puissant !</verset>
<verset>En me penchant vers toi, reine des adorées,</verset>
<verset>Je croyais respirer le parfum de ton sang.</verset>
<verset>Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,</verset>
<verset>Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,</verset>
<verset>Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !</verset>
<verset>Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles.</verset>
<verset>La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses,</verset>
<verset>Et revis mon passé blotti dans tes genoux.</verset>
<verset>Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses</verset>
<verset>Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux ?</verset>
<verset>Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,</verset>
<verset>Renaîtront-il d'un gouffre interdit à nos sondes,</verset>
<verset>Comme montent au ciel les soleils rajeunis</verset>
<verset>Après s'être lavés au fond des mers profondes ?</verset>
<verset>- ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le revenant</titre>
<verset>Comme les anges à l'oeil fauve,</verset>
<verset>Je reviendrai dans ton alcôve</verset>
<verset>Et vers toi glisserai sans bruit</verset>
<verset>Avec les ombres de la nuit,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et je te donnerai, ma brune,</verset>
<verset>Des baisers froids comme la lune</verset>
<verset>Et des caresses de serpent</verset>
<verset>Autour d'une fosse rampant.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Quand viendra le matin livide,</verset>
<verset>Tu trouveras ma place vide,</verset>
<verset>Où jusqu'au soir il fera froid.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Comme d'autres par la tendresse,</verset>
<verset>Sur ta vie et sur ta jeunesse,</verset>
<verset>Moi, je veux régner par l'effroi.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Spleen : Pluviôse, irrité contre la ville entière</titre>
<verset>Pluviôse, irrité contre la ville entière,</verset>
<verset>De son urne à grands flots verse un froid ténébreux</verset>
<verset>Aux pâles habitants du voisin cimetière</verset>
<verset>Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mon chat sur le carreau cherchant une litière</verset>
<verset>Agite sans repos son corps maigre et galeux ;</verset>
<verset>L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière</verset>
<verset>Avec la triste voix d'un fantôme frileux.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée</verset>
<verset>Accompagne en fausset la pendule enrhumée,</verset>
<verset>Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Héritage fatal d'une vieille hydropique,</verset>
<verset>Le beau valet de coeur et la dame de pique</verset>
<verset>Causent sinistrement de leurs amours défunts.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Spleen : J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans</titre>
<verset>J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,</verset>
<verset>De vers, de billets doux, de procès, de romances,</verset>
<verset>Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,</verset>
<verset>Cache moins de secrets que mon triste cerveau.</verset>
<verset>C'est une pyramide, un immense caveau,</verset>
<verset>Qui contient plus de morts que la fosse commune.</verset>
<verset>- Je suis un cimetière abhorré de la lune,</verset>
<verset>Où comme des remords se traînent de longs vers</verset>
<verset>Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.</verset>
<verset>Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,</verset>
<verset>Où gît tout un fouillis de modes surannées,</verset>
<verset>Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,</verset>
<verset>Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,</verset>
<verset>Quand sous les lourds flocons des neigeuses années</verset>
<verset>L'ennui, fruit de la morne incuriosité,</verset>
<verset>Prend les proportions de l'immortalité.</verset>
<verset>- Désormais tu n'es plus, ô matière vivante !</verset>
<verset>Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,</verset>
<verset>Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux ;</verset>
<verset>Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,</verset>
<verset>Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche</verset>
<verset>Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Spleen : Je suis comme le roi d'un pays pluvieux</titre>
<verset>Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,</verset>
<verset>Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,</verset>
<verset>Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,</verset>
<verset>S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.</verset>
<verset>Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon,</verset>
<verset>Ni son peuple mourant en face du balcon.</verset>
<verset>Du bouffon favori la grotesque ballade</verset>
<verset>Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;</verset>
<verset>Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,</verset>
<verset>Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,</verset>
<verset>Ne savent plus trouver d'impudique toilette</verset>
<verset>Pour tirer un souris de ce jeune squelette.</verset>
<verset>Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu</verset>
<verset>De son être extirper l'élément corrompu,</verset>
<verset>Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,</verset>
<verset>Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,</verset>
<verset>Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété</verset>
<verset>Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le vin de l'assassin</titre>
<verset>Ma femme est morte, je suis libre !</verset>
<verset>Je puis donc boire tout mon soûl.</verset>
<verset>Lorsque je rentrais sans un sou,</verset>
<verset>Ses cris me déchiraient la fibre.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Autant qu'un roi je suis heureux ;</verset>
<verset>L'air est pur, le ciel admirable...</verset>
<verset>Nous avions un été semblable</verset>
<verset>Lorsque j'en devins amoureux !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>L'horrible soif qui me déchire</verset>
<verset>Aurait besoin pour s'assouvir</verset>
<verset>D'autant de vin qu'en peut tenir</verset>
<verset>Son tombeau ; - ce n'est pas peu dire :</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je l'ai jetée au fond d'un puits,</verset>
<verset>Et j'ai même poussé sur elle</verset>
<verset>Tous les pavés de la margelle.</verset>
<verset>- Je l'oublierai si je le puis !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Au nom des serments de tendresse,</verset>
<verset>Dont rien ne peut nous délier,</verset>
<verset>Et pour nous réconcilier</verset>
<verset>Comme au beau temps de notre ivresse,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>J'implorai d'elle un rendez-vous,</verset>
<verset>Le soir, sur une route obscure.</verset>
<verset>Elle y vint ! - folle créature !</verset>
<verset>Nous sommes tous plus ou moins fous !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Elle était encore jolie,</verset>
<verset>Quoique bien fatiguée ! et moi,</verset>
<verset>Je l'aimais trop ! voilà pourquoi</verset>
<verset>Je lui dis : Sors de cette vie !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Nul ne peut me comprendre. Un seul</verset>
<verset>Parmi ces ivrognes stupides</verset>
<verset>Songea-t-il dans ses nuits morbides</verset>
<verset>A faire du vin un linceul ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Cette crapule invulnérable</verset>
<verset>Comme les machines de fer</verset>
<verset>Jamais, ni l'été ni l'hiver,</verset>
<verset>N'a connu l'amour véritable,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Avec ses noirs enchantements</verset>
<verset>Son cortège infernal d'alarmes,</verset>
<verset>Ses fioles de poison, ses larmes,</verset>
<verset>Ses bruits de chaîne et d'ossements !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- Me voilà libre et solitaire !</verset>
<verset>Je serai ce soir ivre mort ;</verset>
<verset>Alors, sans peur et sans remord,</verset>
<verset>Je me coucherai sur la terre,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et je dormirai comme un chien !</verset>
<verset>Le chariot aux lourdes roues</verset>
<verset>Chargé de pierres et de boues,</verset>
<verset>Le wagon enragé peut bien</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ecraser ma tête coupable</verset>
<verset>Ou me couper par le milieu,</verset>
<verset>Je m'en moque comme de Dieu,</verset>
<verset>Du Diable ou de la Sainte Table !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le jeu</titre>
<verset>Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,</verset>
<verset>Pâles, le sourcil peint, l'oeil câlin et fatal,</verset>
<verset>Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles</verset>
<verset>Tomber un cliquetis de pierre et de métal ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Autour des verts tapis des visages sans lèvre,</verset>
<verset>Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,</verset>
<verset>Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre,</verset>
<verset>Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres</verset>
<verset>Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs</verset>
<verset>Sur des fronts ténébreux de poètes illustres</verset>
<verset>Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne</verset>
<verset>Je vis se dérouler sous mon oeil clairvoyant.</verset>
<verset>Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne,</verset>
<verset>Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Enviant de ces gens la passion tenace,</verset>
<verset>De ces vieilles putains la funèbre gaieté,</verset>
<verset>Et tous gaillardement trafiquant à ma face,</verset>
<verset>L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Et mon coeur s'effraya d'envier maint pauvre homme</verset>
<verset>Courant avec ferveur à l'abîme béant,</verset>
<verset>Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme</verset>
<verset>La douleur à la mort et l'enfer au néant !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Allégorie</titre>
<verset>C'est une femme belle et de riche encolure,</verset>
<verset>Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.</verset>
<verset>Les griffes de l'amour, les poisons du tripot,</verset>
<verset>Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau.</verset>
<verset>Elle rit à la mort et nargue la Débauche,</verset>
<verset>Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,</verset>
<verset>Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté</verset>
<verset>De ce corps ferme et droit la rude majesté.</verset>
<verset>Elle marche en déesse et repose en sultane ;</verset>
<verset>Elle a dans le plaisir la foi mahométane,</verset>
<verset>Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,</verset>
<verset>Elle appelle des yeux la race des humains.</verset>
<verset>Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde</verset>
<verset>Et pourtant nécessaire à la marche du monde,</verset>
<verset>Que la beauté du corps est un sublime don</verset>
<verset>Qui de toute infamie arrache le pardon.</verset>
<verset>Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire,</verset>
<verset>Et quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire,</verset>
<verset>Elle regardera la face de la Mort,</verset>
<verset>Ainsi qu'un nouveau-né, - sans haine et sans remord.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le reniement de Saint-Pierre</titre>
<verset>Qu'est-ce que Dieu fait donc de ce flot d'anathèmes</verset>
<verset>Qui monte  tous les jours vers ses chers Séraphins ?</verset>
<verset>Comme un tyran gorgé de viande et de vins,</verset>
<verset>Il s'endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les sanglots des martyrs et des suppliciés</verset>
<verset>Sont une symphonie enivrante sans doute,</verset>
<verset>Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte,</verset>
<verset>Les cieux ne s'en sont point encore rassasiés !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ah ! Jésus, souviens-toi du jardin des Olives !</verset>
<verset>Dans ta simplicité tu priais à genoux</verset>
<verset>Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous</verset>
<verset>Que d'ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Lorsque tu vis cracher sur ta divinité</verset>
<verset>La crapule du corps de garde et des cuisines,</verset>
<verset>Et lorsque tu sentis s'enfoncer les épines</verset>
<verset>Dans ton crâne où vivait l'immense Humanité ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible</verset>
<verset>Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang</verset>
<verset>Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant,</verset>
<verset>Quand tu fus devant tous posé comme une cible,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux</verset>
<verset>Où tu vins pour remplir l'éternelle promesse,</verset>
<verset>Où tu foulais, monté sur une douce ânesse,</verset>
<verset>Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Où, le coeur tout gonflé d'espoir et de vaillance,</verset>
<verset>Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras,</verset>
<verset>Où tu fus maître enfin ? Le remords n'a-t-il pas</verset>
<verset>Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>- Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait</verset>
<verset>D'un monde où l'action n'est pas la soeur du rêve ;</verset>
<verset>Puissé-je user du glaive et périr par le glaive !</verset>
<verset>Saint Pierre a renié Jésus... il a bien fait.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>La fin de la journée</titre>
<verset>Sous une lumière blafarde</verset>
<verset>Court, danse et se tord sans raison</verset>
<verset>La Vie, impudente et criarde.</verset>
<verset>Aussi, sitôt qu'à l'horizon</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>La nuit voluptueuse monte,</verset>
<verset>Apaisant tout, même la faim,</verset>
<verset>Effaçant tout, même la honte,</verset>
<verset>Le Poète se dit : ' Enfin !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mon esprit, comme mes vertèbres,</verset>
<verset>Invoque ardemment le repos ;</verset>
<verset>Le coeur plein de songes funèbres,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je vais me coucher sur le dos</verset>
<verset>Et me rouler dans vos rideaux,</verset>
<verset>ô rafraîchissantes ténèbres ! '</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Madrigal triste</titre>
<verset>I</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Que m'importe que tu sois sage ?</verset>
<verset>Sois belle ! et sois triste !  Les pleurs</verset>
<verset>Ajoutent un charme au visage,</verset>
<verset>Comme le fleuve au paysage ;</verset>
<verset>L'orage rajeunit les fleurs.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je t'aime surtout quand la joie</verset>
<verset>S'enfuit de ton front terrassé ;</verset>
<verset>Quand ton coeur dans l'horreur se noie ;</verset>
<verset>Quand sur ton présent se déploie</verset>
<verset>Le nuage affreux du passé.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je t'aime quand ton grand oeil verse</verset>
<verset>Une eau chaude comme le sang ;</verset>
<verset>Quand, malgré ma main qui te berce,</verset>
<verset>Ton angoisse, trop lourde, perce</verset>
<verset>Comme un râle d'agonisant.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>J'aspire, volupté divine !</verset>
<verset>Hymne profond, délicieux !</verset>
<verset>Tous les sanglots de ta poitrine,</verset>
<verset>Et crois que ton coeur s'illumine</verset>
<verset>Des perles que versent tes yeux !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>II</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je sais que ton coeur, qui regorge</verset>
<verset>De vieux amours déracinés,</verset>
<verset>Flamboie encor comme une forge,</verset>
<verset>Et que tu couves sous ta gorge</verset>
<verset>Un peu de l'orgueil des damnés ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mais tant, ma chère, que tes rêves</verset>
<verset>N'auront pas reflété l'Enfer,</verset>
<verset>Et qu'en un cauchemar sans trêves,</verset>
<verset>Songeant de poisons et de glaives,</verset>
<verset>Eprise de poudre et de fer,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>N'ouvrant à chacun qu'avec crainte,</verset>
<verset>Déchiffrant le malheur partout,</verset>
<verset>Te convulsant quand l'heure tinte,</verset>
<verset>Tu n'auras pas senti l'étreinte</verset>
<verset>De l'irrésistible Dégoût,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tu ne pourras, esclave reine</verset>
<verset>Qui ne m'aimes qu'avec effroi,</verset>
<verset>Dans l'horreur de la nuit malsaine,</verset>
<verset>Me dire, l'âme de cris pleine :</verset>
<verset>' Je suis ton égale, ô mon Roi ! '</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Les promesses d'un visage</titre>
<verset>J'aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,</verset>
<verset>D'où semblent couler des ténèbres,</verset>
<verset>Tes yeux, quoique très noirs, m'inspirent des pensers</verset>
<verset>Qui ne sont pas du tout funèbres.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tes yeux, qui sont d'accord avec tes noirs cheveux,</verset>
<verset>Avec ta crinière élastique,</verset>
<verset>Tes yeux, languissamment, me disent : ' Si tu veux,</verset>
<verset>Amant de la muse plastique,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Suivre l'espoir qu'en toi nous avons excité,</verset>
<verset>Et tous les goûts que tu professes,</verset>
<verset>Tu pourras constater notre véracité</verset>
<verset>Depuis le nombril jusqu'aux fesses ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,</verset>
<verset>Deux larges médailles de bronze,</verset>
<verset>Et sous un ventre uni, doux comme du velours,</verset>
<verset>Bistré comme la peau d'un bonze,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Une riche toison qui, vraiment, est la soeur</verset>
<verset>De cette énorme chevelure,</verset>
<verset>Souple et frisée, et qui t'égale en épaisseur,</verset>
<verset>Nuit sans étoiles, Nuit obscure ! '</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Moesta et errabunda</titre>
<verset>Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe,</verset>
<verset>Loin du noir océan de l'immonde cité,</verset>
<verset>Vers un autre océan où la splendeur éclate,</verset>
<verset>Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?</verset>
<verset>Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>La mer, la vaste mer, console nos labeurs !</verset>
<verset>Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse</verset>
<verset>Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,</verset>
<verset>De cette fonction sublime de berceuse ?</verset>
<verset>La mer, la vaste mer, console nos labeurs !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !</verset>
<verset>Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !</verset>
<verset>- Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe</verset>
<verset>Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,</verset>
<verset>Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Comme vous êtes loin, paradis parfumé,</verset>
<verset>Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,</verset>
<verset>Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,</verset>
<verset>Où dans la volupté pure le coeur se noie !</verset>
<verset>Comme vous êtes loin, paradis parfumé !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mais le vert paradis des amours enfantines,</verset>
<verset>Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,</verset>
<verset>Les violons vibrant derrière les collines,</verset>
<verset>Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,</verset>
<verset>- Mais le vert paradis des amours enfantines,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,</verset>
<verset>Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?</verset>
<verset>Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,</verset>
<verset>Et l'animer encor d'une voix argentine,</verset>
<verset>L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le cygne</titre>
<verset>A Victor Hugo.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>I</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,</verset>
<verset>Pauvre et triste miroir où jadis resplendit</verset>
<verset>L'immense majesté de vos douleurs de veuve,</verset>
<verset>Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>A fécondé soudain ma mémoire fertile,</verset>
<verset>Comme je traversais le nouveau Carrousel.</verset>
<verset>Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville</verset>
<verset>Change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel) ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je ne vois qu'en esprit, tout ce camp de baraques,</verset>
<verset>Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,</verset>
<verset>Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flaques,</verset>
<verset>Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Là s'étalait jadis une ménagerie ;</verset>
<verset>Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux</verset>
<verset>Froids et clairs le travail s'éveille, où la voirie</verset>
<verset>Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Un cygne qui s'était évadé de sa cage,</verset>
<verset>Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,</verset>
<verset>Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.</verset>
<verset>Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,</verset>
<verset>Et disait, le coeur plein de son beau lac natal :</verset>
<verset>' Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? '</verset>
<verset>Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,</verset>
<verset>Vers le ciel ironique et cruellement bleu,</verset>
<verset>Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,</verset>
<verset>Comme s'il adressait des reproches à Dieu !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>II</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Paris change ! mais rien dans ma mélancolie</verset>
<verset>N'a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,</verset>
<verset>Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,</verset>
<verset>Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Aussi devant ce Louvre une image m'opprime :</verset>
<verset>Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,</verset>
<verset>Comme les exilés, ridicule et sublime,</verset>
<verset>Et rongé d'un, désir sans trêve ! et puis à vous,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Andromaque, des bras d'un grand époux tombée,</verset>
<verset>Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,</verset>
<verset>Auprès d'un tombeau vide en extase courbée ;</verset>
<verset>Veuve d'Hector, hélas ! et femme d'Hélénus !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,</verset>
<verset>Piétinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard,</verset>
<verset>Les cocotiers absents de la superbe Afrique</verset>
<verset>Derrière la muraille immense du brouillard ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve</verset>
<verset>Jamais, jamais ! à ceux qui s'abreuvent de pleurs</verset>
<verset>Et tètent la douleur comme une bonne louve !</verset>
<verset>Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile</verset>
<verset>Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !</verset>
<verset>Je pense aux matelots oubliés dans une île,</verset>
<verset>Aux captifs, aux vaincus !... à bien d'autres encor !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le crépuscule du soir</titre>
<verset>Voici le soir charmant, ami du criminel ;</verset>
<verset>Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel</verset>
<verset>Se ferme lentement comme une grande alcôve,</verset>
<verset>Et l'homme impatient se change en bête fauve.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>ô soir, aimable soir, désiré par celui</verset>
<verset>Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd'hui</verset>
<verset>Nous avons travaillé ! - C'est le soir qui soulage</verset>
<verset>Les esprits que dévore une douleur sauvage,</verset>
<verset>Le savant obstiné dont le front s'alourdit,</verset>
<verset>Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit.</verset>
<verset>Cependant des démons malsains dans l'atmosphère</verset>
<verset>S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire,</verset>
<verset>Et cognent en volant les volets et l'auvent.</verset>
<verset>A travers les lueurs que tourmente le vent</verset>
<verset>La Prostitution s'allume dans les rues ;</verset>
<verset>Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;</verset>
<verset>Partout elle se fraye un occulte chemin,</verset>
<verset>Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main ;</verset>
<verset>Elle remue au sein de la cité de fange</verset>
<verset>Comme un ver qui dérobe à l'homme ce qu'il mange.</verset>
<verset>On entend çà et là les cuisines siffler,</verset>
<verset>Les théâtres glapir, les orchestres ronfler ;</verset>
<verset>Les tables d'hôte, dont le jeu fait les délices,</verset>
<verset>S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices,</verset>
<verset>Et les voleurs, qui n'ont ni trêve ni merci,</verset>
<verset>Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,</verset>
<verset>Et forcer doucement les portes et les caisses</verset>
<verset>Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,</verset>
<verset>Et ferme ton oreille à ce rugissement.</verset>
<verset>C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent !</verset>
<verset>La sombre Nuit les prend à la gorge ; ils finisssent</verset>
<verset>Leur destinée et vont vers le gouffre commun ;</verset>
<verset>L'hôpital se remplit de leurs soupirs. - Plus d'un</verset>
<verset>Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,</verset>
<verset>Au coin du feu, le soir, auprès d'une âme aimée.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Encore la plupart n'ont-ils jamais connu</verset>
<verset>La douceur du foyer et n'ont jamais vécu !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Je n'ai pas oublié, voisine de la ville</titre>
<verset>Je n'ai pas oublié, voisine de la ville,</verset>
<verset>Notre blanche maison, petite mais tranquille ;</verset>
<verset>Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus</verset>
<verset>Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,</verset>
<verset>Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,</verset>
<verset>Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,</verset>
<verset>Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux,</verset>
<verset>Contempler nos dîners longs et silencieux,</verset>
<verset>Répandant largement ses beaux reflets de cierge</verset>
<verset>Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le vin des chiffonniers</titre>
<verset>Souvent, à la clarté rouge d'un réverbère</verset>
<verset>Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,</verset>
<verset>Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux</verset>
<verset>Où l'humanité grouille en ferments orageux,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête</verset>
<verset>Butant, et se cognant aux murs comme un poète,</verset>
<verset>Et sans prendre souci des mouchards, ses sujets,</verset>
<verset>épanche tout son coeur en glorieux projets.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Il prête des serments, dicte des lois sublimes,</verset>
<verset>Terrasse les méchants, relève les victimes,</verset>
<verset>Et sous le firmament comme un dais suspendu</verset>
<verset>S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,</verset>
<verset>Moulus par le travail et tourmentés par l'âge,</verset>
<verset>éreintés et pliant sous un tas de débris,</verset>
<verset>Vomissement confus de l'énorme Paris,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,</verset>
<verset>Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles</verset>
<verset>Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.</verset>
<verset>Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Se dressent devant eux, solennelle magie !</verset>
<verset>Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie</verset>
<verset>Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,</verset>
<verset>Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole</verset>
<verset>Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole ;</verset>
<verset>Par le gosier de l'homme il chante ses exploits</verset>
<verset>Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence</verset>
<verset>De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,</verset>
<verset>Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;</verset>
<verset>L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le vin du solitaire</titre>
<verset>Le regard singulier d'une femme galante</verset>
<verset>Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc</verset>
<verset>Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,</verset>
<verset>Quand elle y veut baigner sa beauté nonchalante ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur ;</verset>
<verset>Un baiser libertin de la maigre Adeline ;</verset>
<verset>Les sons d'une musique énervante et câline,</verset>
<verset>Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,</verset>
<verset>Les baumes pénétrants que ta panse féconde</verset>
<verset>Garde au coeur altéré du poète pieux ;</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie,</verset>
<verset>- Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie,</verset>
<verset>Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux !</verset>
</poeme>
<poeme>
<titre>Le voyage</titre>
<verset>A Maxime Du Camp.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>I</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,</verset>
<verset>L'univers est égal à son vaste appétit.</verset>
<verset>Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !</verset>
<verset>Aux yeux du souvenir que le monde est petit !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,</verset>
<verset>Le coeur gros de rancune et de désirs amers,</verset>
<verset>Et nous allons, suivant le rythme de la lame,</verset>
<verset>Berçant notre infini sur le fini des mers :</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;</verset>
<verset>D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,</verset>
<verset>Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,</verset>
<verset>La Circé tyrannique aux dangereux parfums.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent</verset>
<verset>D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;</verset>
<verset>La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,</verset>
<verset>Effacent lentement la marque des baisers.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent</verset>
<verset>Pour partir, coeurs légers, semblables aux ballons,</verset>
<verset>De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,</verset>
<verset>Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,</verset>
<verset>Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,</verset>
<verset>De vastes voluptés, changeantes, inconnues,</verset>
<verset>Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>II</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule</verset>
<verset>Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils</verset>
<verset>La Curiosité nous tourmente et nous roule,</verset>
<verset>Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Singulière fortune où le but se déplace,</verset>
<verset>Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !</verset>
<verset>Où l'homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,</verset>
<verset>Pour trouver le repos court toujours comme un fou !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;</verset>
<verset>Une voix retentit sur le pont : ' Ouvre l'oeil ! '</verset>
<verset>Une voix de la hune, ardente et folle, crie .</verset>
<verset>' Amour... gloire... bonheur ! ' Enfer ! c'est un écueil !</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Chaque îlot signalé par l'homme de vigie</verset>
<verset>Est un Eldorado promis par le Destin ;</verset>
<verset>L'Imagination qui dresse son orgie</verset>
<verset>Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>ô le Pauvre amoureux des pays chimériques !</verset>
<verset>Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,</verset>
<verset>Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques</verset>
<verset>Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,</verset>
<verset>Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;</verset>
<verset>Son oeil ensorcelé découvre une Capoue</verset>
<verset>Partout où la chandelle illumine un taudis.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>III</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires</verset>
<verset>Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !</verset>
<verset>Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,</verset>
<verset>Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !</verset>
<verset>Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,</verset>
<verset>Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,</verset>
<verset>Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Dites, qu'avez-vous vu ?</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>IV</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>' Nous avons vu des astres</verset>
<verset>Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;</verset>
<verset>Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,</verset>
<verset>Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>La gloire du soleil sur la mer violette,</verset>
<verset>La gloire des cités dans le soleil couchant,</verset>
<verset>Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète</verset>
<verset>De plonger dans un ciel au reflet alléchant.</verset>
<verset>&#160;</verset>
<verset>Les plus riches cités, les plus grands paysages,</verset>
<verset>Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux</verset>
<verset>De ceux que le hasard fait avec les nuages.</verset>
<verset>Et toujou