Au Larmoir
J'ai toujours aimé la pluie. Elle a un côté intime qui m'attire. Toutes choses semblent plus unies, collées les unes aux autres. Et il n'y a rien de tel que de marcher sous la pluie, car elle a dans sa tête de gouttes de pluie de me transpercer, me mouiller de part en part et si je n'y fais pas attention, de m'envahir jusqu'à me convertir à l_absolue nécessité de sortir à toutes les fois que le ciel grisonne de nuages.
La marche sous la pluie ne prend tout son sens qu'à la nuit tombée. Les gens se pressent alors pour rentrer, laissant la voie libre aux piétons amants de la flaque. La scène se passe donc à la nuit tombée, un soir de pluie morose, où je suivais les rigoles et les trottoirs mouillés.
Elle se tenait sous cette étrange enseigne qu'on ne pouvait lire dans le noir. On distinguait bien un bulbe ou quelque chose d'approchant, mais le texte s'estompait, faute d'éclairage.
Elle se tenait sous l'enseigne, comme si elle sortait de l'édifice et ne sachant trop où aller ni si elle devait simplement sortir. Appuyée contre le mur, elle semblait soutenir un poids immense et ses sanglots retentissaient par-dessus le grésil de la pluie.
En m'approchant, je vis que ses efforts pour contrôler ses larmes, ou alors la pluie persistante, avaient eu un effet désastreux sur son maquillage. Et ce n'était pas ce petit mouchoir qui allait arranger les choses...
Je m'arrêtai devant elle, attentif à son chagrin. Il me semblait, comme à toutes les fois que je rencontre quelqu'un, que ce chagrin, j'y étais pour quelque chose. Entre deux sanglots, elle me dévisagea, craintive. Je lui tendis la main. Sans doute ma tenue dégoulinante la rassura-t-elle car elle descendit, prit ma main et se serra contre moi. Puis, d'un pas étrangement ferme pour un être d'apparence si oppressée, elle nous dirigea par les petites rues, longeant les maisons où brillaient parfois une lueur de douce chaleur, jusqu'à un escalier où elle s'engagea, m'y entraînant à sa suite. Curieux, je la suivis.
Rendu tout en haut, elle fourragea un moment dans sa sacoche où le tintement de clés répondit à son reniflement puis la porte s'ouvrit et nous entrâmes, moi à sa suite, entraîné par son parfum.
L'appartement était chaud et petit, mais, dans le noir, les meubles et les plantes dégageaient une atmosphère exotique, enveloppante. Elle referma la porte, puis sans un mot, nous fit quitter les vêtements mouillés pour la sécheresse un peu rugueuse de ses draps, toutes traces de son chagrin maintenant disparues.
...
Le soleil s'annonçait timidement par-dessus les toits quand nous nous sommes quittés. Dans l'aube mouillée, je refis en sens inverse le chemin de la veille. Au passage, l'enseigne attira mon attention et je ne pus que m'étonner et comprendre le secret de ces larmes.