Le Gardien
Vu dans le mail du complexe Guy-Favreau, un gardien de sécurité fédéral suivant de près un piéton qui traverse le mail.
Ce piéton n'a rien de bien particulier. Il est habillé comme tout le monde mais n'a définitivement pas l'allure d'un fonctionnaire. Il porte les cheveux courts et une barbe plutôt longue. Ses vêtements sont vieux mais propres. Son pas est alerte et décidé: il sait où il va! Non, son apparence n'a rien d'exceptionnelle. Seul son geste est surprenant. Le climat du jour ne laisse rien présager quant à la tombée prochaine d'une ondée. Pourtant, le passant porte haut et ferme le parapluie, ouvert et le protégeant très correctement d'une averse bien improbable à l'intérieur du mail.
C'est probablement ce geste qui inquiète le gardien et le pousse à suivre un si curieux personnage.
Le gardien lui-même est d'un intérêt certain. Il porte l'uniforme typique des gardiens du complexe: casquette réglementaire, chemise immaculée, pantalon et bottes de service noirs. Le cheveu court et discipliné, le micro à l'épaule gauche relié au transmetteur accroché à la ceinture. Cet accoutrement est tout à fait conforme à nos attentes d'un gardien.
Ce ne sont pas ces quelques observations qui nous ont fait le suivre du regard plutôt que le passant mais bien son regard et son port de tête. Il affiche l'air obtus et méfiant du manque d'intelligence, du manque de cet humour qui fait apprécier la marginalité. Son oeil a saisi au vol cet individu suspect par ses agissements, cet étrange personnage qui ouvre le parapluie à l'intérieur, geste aussitôt associé à la faiblesse d'esprit, peut-être même à la crise qu'il sent toute proche, d'où méfiance et poursuite discrète, cinq pas derrière et sur la droite, pas synchronisé au pas du passant, regard de biais, pour ne pas le perdre de vue, tout en s'assurant du libre passage vers la sortie la plus proche que l'on devine au sommet des escaliers mobiles, dans la lumière matinale.
Le passant marche d'un pas décidé vers la sortie, sans manifester le moindre intérêt pour les gens qu'il rencontre ni pour cette doublure de son ombre.
Le gardien veille!