Un marin, un soir...
Un soir, dans un saloon, un marin, son sac posé à côté de lui. Il attend et boit, seul. Les rires et quolibets des piliers de bars accompagnent ses pensées. Il attend. Il attend depuis si longtemps que des toiles d'araignées se sont tranquillement tissées sur lui, semblant l'attacher à cette table.
Le marin raconte à qui veut l'entendre qu'il attend le passage du 'steamer' qu'il a manqué par étourderie dans sa jeunesse. Il a longtemps voyagé et travaillé sur terre, mais, une nuit , il vit en songe que sa chance reviendrait. Qu'il entendrait l'appel et qu'il ne le manquerait pas, cette fois-ci. De ce jour, son sac ne l'a plus quitté, sa casquette est restée rivée sur sa tête et le sommeil l'a quitté, de peur de manquer le nouveau départ.
Ce soir-là, il raconte à la ronde ses aventures de par le monde terrestre, récit coloré par les expressions de son univers marin.
Dehors, la brume monte du sol à mesure que le soleil descend à l'horizon. Le soir s'installe et le vent se lève. Un vent étrange, petite brise qui ne parvient pas à chasser cette brume. Un vent dont la direction est tout aussi inhabituelle.
Le marin s'est tu et le silence est tombé. Dans la salle, tous restent silencieux et songeurs devant leur verre. Un long moment s'écoule sans ne serait-ce qu'un soupir.
Dehors, la brise se maintient et apporte le faible écho d'une cloche. Son timbre est si soudain et inattendu que tous sursautent et se regardent, inquiets. Tous, sauf le marin qui a redressé la tête, les yeux soudains illuminés. Son corps se détend de cette crispation qui l'a tenu éveillé si longtemps.
Un martèlement régulier remplit lentement le silence, annonçant un puissant moteur poussant on ne sait quel engin.
Enfin, le marin sourit, se lève, secoue à grandes claques les toiles et la poussière, et ramasse enfin son sac que, d'un mouvement souple, il balance sur son épaule.
Tous le regardent surpris de tant d'activité que rien n'annonçait. Il était installé depuis si longtemps qu'on l'aurait cru enraciné derrière sa table.
Après un dernier regard embrassant la salle, le marin porte la main à sa casquette dans un salut anonyme et se dirige vers la porte qu'il franchit sans hésitation.
Tous le suivent hors du saloon au moment où, surgissant du brouillard, un immense cargo, sans aucun éclairage sauf ses feux de position allumés, parcourt la rue en laissant un sillage d'écume qui se dissipe vite dans le sable. Sur son bord pend une échelle que le marin empoigne au passage et qu'il gravit lestement. Il enjambe le bastingage, dépose son sac et regarde une dernière fois cette ville qu'il a trop connu. Sur son visage rayonne un sourire triomphant. Le navire se perd bientôt dans la brume, tandis que résonne toujours sa corne de brume.
Le vent force encore, balayant le brouillard qui, bientôt, n'est plus qu'un vague nuage à l'horizon. Seule la rue mouillée témoigne de ce départ.
La nuit s'installe définitivement.