La tempête qui unit (Carl)

 Ce livre s'ouvre sur une photographie en noir et blanc prise les derniers jours de novembre 1977. Une image de ce qui aurait pu être la fin d'un projet.

J'ai dû avoir le réflexe de figer sur pellicule le lent naufrage de cette masse sombre et rouillée qui veut devenir un bateau, de cet enfant de deux ans qui veut devenir autre chose qu'une écolière docile et de cette jeune femme qui rêve d'être plus qu'une mère attentive.

Ce récit doit commencer là où tout aurait pu se terminer, là où le château n'est encore que cette charpente à l'arrière-plan, là où, dans une ultime tentative pour sauver ces décombres de l'oubli, l'esprit rebelle surgit avec son appareil et tranche à grands coups de clichés dans la marche du temps.

Il y a bientôt trois semaines que je me résous à l'évidence: faute de moyens pour louer un local chauffé et assez spacieux pour y loger une coque de quatorze mètres, il faut envisager de passer l'hiver sous un abri de fortune. Lors de mes nombreux va-et-vient sur la route 132, entre le bateau à Contrecoeur et la maison à Tracy, une affiche finit par attirer mon attention: «Bois de démolition à vendre». Le propriétaire, un Belge désabusé de son aventure dans la culture du tabac, me propose un marché. Si je raye rapidement de sa vue les deux séchoirs encore debout, ils sont entièrement à moi. J'ai beau lui expliquer que seules les pièces maîtresses m'intéressent, poutres, solives... «En tout cas, dit-il, prenez tout le bois que vous voulez! Moi, ça va me débarrasser.»

Ce bon prince nous a-t-il fait un cadeau empoisonné? Aujourd'hui, cette phrase amère nous poursuit, comme si elle s'était glissée dans les chargements de bois. Toutes ces charpentes, démontées pièce par pièce, empilées sur la camionnette Volkswagen et assemblées à nouveau au-dessus du bateau, semblent attirer le mauvais sort. Soudainement découragés par l'énormité de ce qui reste à faire, nous pourrions dire nous aussi à des ferrailleurs venus rôder autour de notre chantier: «Allez-y les gars! Prenez tout cet acier que vous voyez! Nous, ça va nous débarrasser.»

Voilà où nous en sommes en ce début d'hiver 1977, face à la grandiose perspective de la navigation à voile: à sombrer doucement mais sûrement dans la morosité que nous inspirent les lieux et la température. Inutilement occupés d'ailleurs à construire ce gros garage à bateau qui nous donne l'impression d'avancer encore. À vrai dire, ce n'est qu'un pansement inadéquat appliqué sur deux mauvais coups, encaissés à quelques jours d'intervalle en juin dernier.

Le premier a mis fin brusquement aux travaux après huit mois. Il est porté par Paul, notre constructeur-artisan de La Rochelle, qui nous lâche tout bêtement au début des vacances scolaires. Si ce coup nous immobilise complètement, le second nous fait partir à reculons dans les câbles. L'atelier, mis gracieusement à notre disposition pendant sept mois, doit être libéré. Adieu les reflets bleutés du métal neuf! Cette belle coque s'en va piteusement rouiller sous la pluie et la neige comme une vulgaire citerne.

Et maintenant, deux dépressions bien tassées qui s'amènent comme un grand coup de nez dans un mouchoir de poche. Nous en sommes justement à déployer la pellicule plastique sur la structure quand le vent commence à se lever. On se croirait dans les vergues d'un grand trois-mâts à mâter les claquements secs de la toile. Mais comment réduire la surface de voilure de cette galère secouée par le mauvais temps ? Impuissants, nous quittons les lieux à la nuit tombée... en même temps qu'un premier morceau arraché qui vient tourbillonner et se coller dans le pare-brise de la camionnette.

La tempête de neige et de verglas fait rage toute la nuit. De tous nos efforts de plusieurs semaines, il ne reste le lendemain matin qu'une ruine déchiquetée. L'effondrement est total. C'est toute la furie des quarantièmes rugissants qui nous couche au tapis, c'est le cap Horn dressé devant nous à Contrecoeur. Passerons-nous, passerons-nous pas? Pauvres inconséquents, entonnent des voix intérieures, le danger n'est pas dans les lieux mais dans la façon de l'affronter. Où pensez-vous aller avec 4 000$? Ces maigres économies et votre inexpérience vous font ressembler à des fous furieux en planche à voile au large de la Terre de Feu.

 

Rien de cela pourtant n'est prononcé. Nous allons pleurer en silence devant le feu de cheminée. Dans la petite maison au bord du fleuve, nous nous agrippons pendant des heures à des falaises de caresses, apercevant sous nos pieds le vide profond prêt à nous aspirer si on se lâche un seul instant.

Durant toute une nuit, avec la seule énergie du bois qui brûle et nous réconforte, nos étreintes cherchent des issues dans nos corps aveugles... et la compréhension terminale de ce que nous vivons depuis notre rencontre, quatre ans auparavant.

Non, il ne faut pas abandonner cette carcasse de voilier ou la vendre à un plus fou que nous. Tant et aussi longtemps que nous avançons dans la même direction, sa vague d'étrave écarte les embûches. Sans cet effort démesuré qui nous unit, nous pourrions redevenir vulnérables.

 

La maison se met à trembler de toutes ses fenêtres et du plus profond de sa fondation. C'est habituel lorsqu'un cargo s'approche. Il y a dans la sourde vibration que nous transmet son hélice, un quelque chose d'infiniment poignant, un peu comme l'appel des outardes à l'automne.

Celui-là doit avoir un fort tirant d'eau pour créer un pareil tremblement. Nous voyons son feu vert dans la nuit, signe qu'il descend le fleuve. Nous l'accompagnons par la pensée et assez loin puisque, au matin, après un bon café, nous nous remettons à vibrer.

 (© Carl Mailhot, La V'limeuse autour du monde, tome 1)

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