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Voyage à Rodrigues
12 juin 1990. Après un mois et demi aux Chagos, nous quittons latoll Salomon, laissant derrière nous au mouillage Oumâ, Flores, Storm, Magoo et Harmony. Surprise en remontant lancre: une bouteille apparaît, attachée à la chaîne, puis une deuxième, cinq mètres plus loin, encore une longueur et une troisième... La première contient un message, mais les autres sont pleines, rhum, liqueur de menthe, bière... Les copains français et suisses nous observent de leurs dinghies, photographiant nos têtes étonnées. Ils ont comploté depuis deux jours, nous avouent-ils, pour mettre au point cette ingénieuse façon de nous dire au revoir. Il fait beau, il y a du vent, cest idiot à dire puisque rares sont les équipages qui nattendent pas les conditions idéales pour partir. Longtemps, les bras sagitent au-dessus des têtes, transmettant leurs derniers messages pendant que nous nous dirigeons vers la passe. Ils semblent dire, en langage de sémaphore, que toute bonne chose doit avoir une fin. À moins quils ne soient daccord avec ce que jécrivais récemment à ma mère: «Si certaines escales sont plus belles, toutes, en revanche, doivent nous laisser repartir.» Qui sait si le bonheur ne se trouve pas, fatalement, toujours devant. Les prochains huit jours le confirmeront: nous allons découvrir un petit paradis, 1 200 milles plus au sud. Mais locéan Indien va sassurer que nous le méritons. À peine tournons-nous le coin de la rue que le mauvais temps nous saute dessus. Comment aurions-nous pu le deviner? Deux heures plus tôt, le ciel était clair, le baromètre stable. Cette remontée au près serré durera sept jours. Les grains arrivent en force du sud-est, des grains blancs pour la plupart, très rapprochés, violents, entre 35 et 50 nuds de vent dans les rafales et ils apportent beaucoup de pluie. Pour des gens qui viennent de terminer de longues vacances, la transition est particulièrement brutale. Difficile même dimaginer plus ignoble retour à louvrage. Un travail de tranchée, au pic et à la pelle, au milieu des éboulis deau, dans des vêtements imbibés. La Vlimeuse creuse son chemin et rejette tout par-dessus son épaule bâbord, droit vers le barreur prostré sous les paquets deau. Les masses liquides nous frappent parfois avec la dureté du roc. Le métal soppose avec entêtement: de grands boums retentissent à lavant où les couchettes sont désertes, personne de toute façon narriverait à y dormir. Léquipage court se plaquer au sol; nous laissons le blindé prendre la mitraille. Lalerte donnée, quelquun voit aussitôt à ce que chaque panneau soit hermétiquement fermé, et le comptoir de cuisine libéré de tout ce qui pourrait glisser et se retrouver par terre. Il reste ensuite à étouffer les bruits de vaisselle et de casseroles. Évangéline, dont la couchette se trouve tout juste à côté, bourre les étagères de linge et de chandails afin que rien ne bouge là-dedans. Il y a de quoi devenir dingue lorsque les mouvements du bateau semparent dun objet qui nest pas saisi convenablement: ce bruit vous harcèle tant et aussi longtemps que vous navez pas trouvé sa provenance. Une fois, au plus fort dun méchant coup de vent, Évangéline a dû presque vider tous les espaces à rangement de leurs bouteilles et boîtes de conserve. Finalement, elle a mis la main sur le bouchon qui roulait au rythme dun pendule en faisant tinter un fond de poêlon en aluminium. Peu à peu, tout le carré arrière du bateau se transforme, moitié en vestibule de vêtements et de bottes éparpillés, moitié en dortoir de camping où chacun vient sinstaller temporairement. Les cirés sempilent sur le coffre du moteur, situé sous la descente. Et de chaque côté, sur la moquette, on prépare les couchettes de gros temps. Ces deux étroits passages dans lesquels nous calons les dossiers de la grande banquette en U, en guise de matelas, coincent parfaitement les corps. Cest lendroit idéal pour sallonger et attraper quelques rares moments de repos. Cest tout ce que je me permets. Tant que la température ne devient pas plus maniable, je me mets en disponibilité 24 heures sur 24, tout à ma tâche de grand responsable de ce voilier qui transporte la cargaison la plus précieuse du monde: ma famille. Jen suis conscient, mais ça ne suffit pas. Je dois faire plus. Je commande à mon imagination les pires scénarios afin de mettre au point des sauvetages appropriés. Je ne dors pas vraiment. Mon être est aux aguets comme un chasseur qui ne veut pas être surpris. Si je dois intervenir, jai mon ciré en permanence sur le dos et mes bottes dans les pieds. Même quand je mijote des jours entiers dans ce cocon poisseux en vinyle, je me sens mieux ainsi. À linconfort physique, je préfère le sentiment dêtre prêt moralement. Cest la formule éprouvée après toutes ces années, après toute cette eau qui a passé sous la coque. Ma favorite du moins car, contrairement à Dominique, je narriverais pas à me réfugier dans la cabine avec les enfants. Jenvie son calme dans ces situations; je lobserve souvent qui arrive de dehors, dégoulinante dembruns et de pluie, avec les écouteurs sur les oreilles. Elle allume la petite lampe de la table à cartes, enlève ses vêtements trempés, regarde sur lécran du SatNav si un nouveau point est rentré. Si oui, elle linscrit sur la carte, éteint et sen va plonger dans des draps secs, lesprit plus tranquille que moi, cest certain. Mais elle a loreille fine: quand viendra mon tour de prendre la barre, je peux compter sur sa vitesse de réaction si jamais je réclame assistance. Pas de cris de guerre comme jai dû autrefois lancer à des équipiers au sommeil dur. Non, un simple appel suffit et elle se pointe aussitôt au pied de la descente. Souvent, le seul bruit du panneau que jouvre du dehors lui indique que quelque chose ne va pas. La nuit, afin de ne pas alerter les autres, jarrive parfois à la réveiller avec le faisceau de la lampe de poche dirigé vers la tête de son lit. En soulevant le panneau depuis mon poste à la barre, jai son visage directement à portée. Ce qui rend cette atmosphère de survie à lintérieur plus ou moins pénible à supporter, cest sa durée. Nous en sommes seulement au deuxième jour que déjà un certain nombre de situations nous échappent, comme ce fouillis de vêtements étalés un peu partout. On peut bien tenter de faire un peu dordre, mais, deux heures plus tard, le prochain à prendre son quart va de nouveau tout envoyer promener en cherchant son «accoutrement». Le mot nest pas trop fort pour décrire la bizarrerie de notre habillement. Je parle de nos ensembles imperméables. Il y a lancien en vinyle jaune et le nouveau gris et rouge en Gore-Tex, acheté en Australie. Lâge ou la couleur na dailleurs aucune importance puisque les deux font eau de toutes parts. Dans un ultime effort pour retarder linondation, nous choisissons allègrement parmi ce quil y a de plus étanche ou de moins percé, de la veste ou du pantalon, en faisant fi des mariages de styles. Il nest pas rare de se retrouver avec deux ou trois épaisseurs de ces tissus moisis ou éventés, et avec une grande serviette de bain enroulée autour du cou. Celle-là, au moins, nous réussissons à la tordre. Le coin cuisine est désespérément vide, sombre. Personne na encore le goût de manger; les liquides chauds conviennent pour le moment à faire descendre quelques biscuits salés ou sucrés. La flamme bleue du réchaud et lodeur caractéristique du gaz qui se répand dans le bateau apporte un réconfort momentané. Cela nous fait penser à aérer un peu, mais il est presque impossible douvrir les panneaux quand les vagues balaient continuellement le pont. Les quarts de deux heures sont en quelque sorte une délivrance et je suis de lavis de Dominique : heureusement, répète-t-elle à tout propos, que nous navons plus notre système de pilotage automatique et que nous devons barrer le bateau. Une fois dehors, le mauvais temps na plus la même allure; on ne subit plus la mer comme lorsquon est confiné à lintérieur. Dassiégé dans sa tour, on devient assaillant sur le dos dun cheval fougueux. À partir de là, nous sommes en pays de connaissance. Car ce mauvais temps, nous lavons déjà rencontré ailleurs. Il nous ramène à certaines peurs déjà mâtées dans le Pacifique ou lAtlantique Nord. Ces situations emmagasinées et classées dans la mémoire sont autant de tiroirs que lon ouvre pour trouver le bon outil de référence. Cest ce quon appelle lexpérience. Et aucune police dassurance napporte une telle sécurité. Je pense quen huit ans, nous avons eu quelques bonnes occasions de roder notre machine. Notre sillage sest allongé, nos premiers ronds dans leau ont pris de lampleur. Je frémis encore en me rappelant nos plus célèbres bourdes du temps jadis. Si le passé pouvait nous projeter tel quel aujourdhui, les insulaires de locéan Indien ne verraient de nous, au bout dune semaine, quune grappe de squelettes accrochés à la barre dun vaisseau fantôme. Cette nuit, en descendant de mon quart à minuit, jai rabattu le capuchon de ma veste, rincé mes lunettes et mon visage de leur croûte salée. Quel bienfait immédiat! On dirait que leau douce vous soulage dune partie de la fatigue. Mais je restais malgré tout tendu, il fallait que je mabandonne, que je réussisse à massoupir une vingtaine de minutes. Jai pensé que l'instant était venu de mouvrir une bière. J'avais prémédité ce moment pendant deux heures, dehors, en fixant léclairage rouge du compas. Je me voyais comme de nombreuses fois auparavant, assis, les pieds allongés sur le coffre-moteur, la canette à la main. Nous nen avions quune, celle accrochée à la chaîne par les copains des Chagos. Dans létat où je me trouvais, elle me ferait un bien immense. Je me suis laissé aller sur le dos, en pensant à Philippe Djian et à son roman, 37.2 °, le matin. Une lecture à déconseiller si vous aimez la bière, sil fait très chaud et que le prochain dépanneur est à lautre bout du monde. Javais bien mal choisi le moment pour lire ce livre dans un atoll inhabité. À court de canettes, je buvais de leau pendant que le personnage principal narrêtait pas douvrir des frigos remplis de six-packs bien frais. Jusquà maintenant, nous avons réussi à maintenir le bon cap, soit 213 au compas. Mais ce matin, troisième jour, nous ne faisons plus route vers Rodrigues car le vent a viré de quelques degrés vers le sud. Il souffle maintenant du sud-sud-est. Le bateau fonce dans la plume; cest de toute beauté. Je suis sorti tout à lheure, après un bon café, et on sest régalés tous les deux, Damien et moi. Le ptit torpinouche aimait laction et il en redemandait. Pendant une quinzaine de minutes, jai envoyé la voile détai. Elle sajoutait à la combinaison déjà en place: grand-voile à trois ris, foc numéro 2 et trinquette. La Vlimeuse a décollé aussitôt comme si l'on venait décraser la pédale. On devait augmenter notre vitesse dun nud, ce qui est énorme quand on vient taper dans des collines. Javais peur de briser quelque chose et nous avons abandonné la régate. Je tenais compte également de l'équipage à lintérieur pour qui les chocs étaient plus durement ressentis. Nous avons réussi tout de même à aligner 140 milles en 24 heures avec si peu de surface de voile. La quille se trouve en position médiane à lheure actuelle, ce qui nest pas lidéal pour améliorer notre cap. Je devrais la descendre complètement, mais il y a longtemps que je ne risque plus cette opération, surtout dans ces conditions de mer. En pivotant vers le bas, le centre de dérive se déplace de plus dun mètre vers lavant et lallure au près est meilleure. Mais en même temps, le lest denviron quatre tonnes, qui avance lui aussi de façon significative, accentue le plongeon de létrave dans les vagues. De plus, je nai pas une absolue confiance dans tout le système de vérins qui lempêchent de prendre du jeu. Régulièrement, quand la mer est forte et que la quille commence à remuer dans son puits, je dois marmer de la grosse clef à mollette et donner un tour supplémentaire ou deux aux quatre grosses vis de coinçage. Décidément, je me passerais parfois de cette source dinquiétude et jen viens à me demander si les avantages de ce choix de bateau font le poids avec les nombreux inconvénients. Maintenant que la V'limeuse taille sa route au près de manière relativement confortable, un son nouveau vient troubler ma tranquillité d'esprit. Mon oreille, première alarme à bord, a déclenché l'alerte en enregistrant un cognement sourd dans les entrailles du bateau. Après vérification, cela ne provient pas du serrage de la quille. Je pense ensuite au safran. Ce dernier est équipé dune dérive coulissante, mais sil y avait problème de ce côté, le barreur le sentirait tout de suite. De quoi peut-il sagir ? Le réservoir deau douce, situé tout à larrière, pourrait être à lorigine de cette énigme. Fabriqué en acier inoxydable et dune capacité de 800 litres, nous lavons équipé de cloisons internes, disposées en chicanes, afin déviter que cette tonne deau ne se déplace dun seul coup dans les mouvements brusques du bateau. Des points de soudure ont peut-être lâché. Cette éventualité me soulagerait grandement, indication précieuse que ce nest pas le bateau qui se disloque. Je vais écouter de près, jattends la première embardée, mais rien ne se produit. Tout ce temps, impuissant à découvrir la source du mystérieux bruit, jai limpression de mentendre répéter: «Connais-tu ton bateau aussi bien que tu le prétends? Si oui, magne-toi, mon vieux! Ne te fie plus à tes oreilles si elles narrivent plus à te renseigner, cherche avec tes yeux maintenant! Tu dois trouver vite, cest peut-être grave! Retourne dehors...» Je m'habille, sors sur le pont et me penche longuement par-dessus le balcon arrière. Mes yeux scrutent le bouillonnement deau autour du safran, une fois, deux fois, puis, dans un coup de roulis plus prononcé, lune des deux dérives auxiliaires émerge, à moitié arrachée. Cétait donc ça. À la fois soulagé et angoissé, je revis en une fraction de seconde la situation semblable qui s'est produite dans le Pacifique, entre la Polynésie française et les Tongas, en juin 1988. Cette fois le travail dure une heure. Une heure pour enlever quatre goupilles minuscules, retirer les deux petits axes quelles sécurisaient et hisser sur le pont cet appendice maudit que jaurais dû balancer à la flotte. Je me suis promis de supprimer celui qui reste, côté tribord, afin que pareille affaire ne se reproduise plus jamais. Un exercice trop dangereux à mon goût. Jai les deux bras comme de la guenille en ce moment, tellement ils ont fourni defforts. Ce bain forcé maura au moins ravigoté, et décrassé. Pour le reste de léquipage, lincident a eu leffet dun électro-choc. Tout le monde est debout maintenant et... ils ont faim, tout à coup, après bientôt cinq jours. Ils réclament quelque chose de chaud, mais personne, à part moi, na encore le cur assez bien accroché pour satteler au fourneau. Je reconnais que la tâche nest pas facile, jaurais besoin de quatre mains pour réussir une simple casserole de riz. Jy parviens tout de même et les jumelles essaient den avaler un peu, mais ça ne veut pas descendre. Nous les forçons presque à shabiller et à sortir. Il est temps que leur moral prenne lair. La mer est toujours mauvaise, mais le vent repasse plus à lest et nous pouvons, les jours suivants, reprendre un cap qui nous fera toucher lîle. Cette nouvelle nous fait du bien. Patrick et Nicole, sur Mamaru, aux Chagos, nous racontaient leur déception quand ils avaient dû renoncer à Rodrigues, quelques années plus tôt, incapables de remonter assez au près et peu enclins à vouloir tirer des bords par 35 nuds de vent. Une mauvaise vague, au soir du septième jour, fait basculer une pleine marmite deau bouillante alors que Dominique et Évangéline saffairent à préparer un spaghetti. Évangéline en reçoit une partie sur le haut des cuisses, mais, heureusement, les brûlures ne sont pas graves. Nous connaissons quelques belles nuits vers la fin du voyage et au petit matin du huitième jour, vers 8 heures, nous sommes à 80 milles du but. Le délai avant l'obscurité nous semble un peu juste. Dominique propose quon se rapproche en prenant notre temps et quon mette en panne à 20 ou 25 milles de lîle, attendant le lendemain matin pour prendre la passe qui nest pas indiquée par des balises lumineuses. Ma foi, oui, cest la fin de cette fichue dépression. Le soleil se met à resplendir, le vent passe progressivement sur le travers et devient une belle brise régulière. La mer saplatit. Nous abattons même de quelques degrés car, pour compenser une possible dérive lorsque nous marchions au près, Dominique avait calculé un cap très conservateur. Je hisse de la toile. Lallure au travers est la plus merveilleuse pour une goélette, celle qui donne toute la puissance au jeu complet des cinq voiles. Le loch est en panne, mais lhélice qui tourne en permanence, moteur ou pas, possède différents niveaux sonores qui nous disent avec assez de précision à quelle vitesse nous filons. Les points du SatNav permettent aussi de la vérifier : moyenne de 8,5 nuds. La barre est dure, mais notre enthousiasme nous donne des forces à revendre. La possibilité que nous puissions dormir à quai ce soir savère plus que probable si le vent ne nous lâche pas. À midi, nous apercevons lîle à environ 35 milles. Cest dire lexcellente visibilité puisque la carte indique une élévation maximum de 396 mètres. Nous la voyons grossir à vue dil en calculant fébrilement ce qui nous reste à parcourir. Cest la plus belle journée de voile de notre vie. La Vlimeuse sébroue les ailes, les panneaux souvrent, le soleil pénètre partout. Nous ressuscitons après ce long calvaire. À 5 heures, nous enfilons la passe et tâtonnons un peu en cherchant le chenal. Un bateau de pêche samène du large, sapproche et soffre pour nous guider. Il ne reste quà le suivre dans la brunante jusquau quai de Port Mathurin. Port Mathurin... Avec un nom pareil, si vieux jeu et bucolique, on croirait être arrivés au royaume des chaises berçantes. (©Carl Mailhot, La V'limeuse autour du monde, tome 2 )
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