Jean J. Crête

LE ROI DE LA MAURICIE

Par Jacques Coulon
Article paru dans Perspectives du 1 décembre 1962


Il a navigué sur le Saint-Maurice, ouvert des chemins, construit des camps de bûcherons et donné de l'ouvrage à des milliers d'hommes.

Au Séminaire de Trois-Rivières, dans la vaste salle qu'il a patiemment transformée en une sorte de panthéon mauricien, Mgr Albert Tessier rassemble depuis de longues années tout ce qui concerne l'histoire de la vallée du Saint-Maurice. Le jour où je lui ai demandé qui était Jean J. Crête, il eut un regard surpris qui disait à peu près ceci: "Comment, vous ne connaissez pas Jean Crête?", comme on dit: "Vous n'avez jamais entendu parler du président Kennedy ou de Maurice Richard?"

Il est toujours un peu gênant d'avouer aux gens qu'on ne connaît rien à leurs gloires régionales, et je m'excusai en prétextant que la renommée de Jean Crête n'était pas parvenue jusqu'à moi. Mais j'étais intrigué et, à Shawinigan, à Grand-Mère, je posai discrètement quelques questions. "Jean Crête? Pensez donc! C'est lui qui possédait, qui dirigeait, qui organisait, qui…  Si je connais Jean Crête? Bien sûr, le roi de la Mauricie."

"Il fut un temps, me disait un vieil homme rencontré à Grand-Mère, où on ne parlait ici que des chantiers de Jean Crête, des guides de Jean Crête, des bateaux et des lignes téléphoniques de Jean Crête." Lui-même se souvenait d'avoir livré aux chantiers du roi de la Mauricie, alors qu'il résidait à Trois-Rivières, de pleins wagons de "galettes de matelot", sorte de biscuit de mer si durs qu'il fallait les mettre à tremper toute une nuit avant de les faire rôtir dans la graisse…

Saint-Jacques-des-Piles est un village de quelque 700 âmes et une des plus vieilles paroisses de la Mauricie. De la route longeant la haute berge de la rivière, on découvre un des plus beaux paysages de la région. La maison de Jean Crête domine le Saint-Maurice et, de la terrasse, on découvre la campagne environnante et les montagnes boisées. J'apprendrai plus tard que Jean Crête avait visité la Suisse, au cours de l'année sainte en 1950, avec peut-être quelque vague idée de s'y établir. Puis il revint chez lui et, une fois de plus, il eut le coup de foudre pour la Mauricie où il avait passé toute sa vie. Infatigable malgré son âge, Jean Crête voyage constamment: Montréal, Québec, Trois-Rivières, Ottawa, la Floride l'hiver… Mais c'est ici, aux Piles, près de sa femme et de ses amis, qu'il compte terminer ses jours. À plusieurs reprises, au cours des derniers mois, j'avais essayé de le rencontrer. Invariablement, l'homme, que je ne connaissais pas, s'excusait au téléphone: "Vous savez, je suis très occupé depuis que j'ai abandonné la direction de mes affaires…"

Je savais qu'au cours d'une carrière assez extraordinaire, le roi de la Mauricie avait traité avec des princes de la haute finance, des directeurs et présidents d'importantes compagnies, des étrangers de haut rang, et qu'il avait été le doyen des maires du Canada. On m'avait dit que Jean Crête avait fait valser les millions par dizaines. Qu'il employait encore dans ses entreprises, en 1952, quelque 4 000 ou 5 000 hommes; qu'il avait été à lui seul une institution, plus qu'une industrie… Et Mgr Tessier, qui aime conter des anecdotes, m'avait expliqué comment M. Crête "sauva l'honneur de la province" en 1938, lorsque le roi George VI et la reine Élisabeth vinrent à Québec. Les cuisiniers avaient inscrit au menu royal un service de truites mouchetées. Or, le printemps traînait en longueur et les glaces des lacs étaient encore solides. Panique chez les marmitons québécois, car les menus étaient déjà imprimés! C'est alors que le sous-ministre de la Chasse et de la Pêche suggéra de faire appel à Jean Crête et à ses guides forestiers. Le jour du banquet, l'honneur de la province était sauf!

J'avais imaginé un industriel froid, peu bavard, et j'étais en face d'un homme souriant, aimable, d'une grande élégance vestimentaire, habile à mettre les gens à l'aise: "C'est la première fois que vous venez ici? La Mauricie est une région admirable. Voyez ces collines là-bas, et la teinte changeante des bois. C'est très beau!"

La glace était rompue! Jean Crête m'offrit une cigarette et me parla de son voyage à Montréal, la veille. Il était rentré dans la nuit. Je lui disais en quels termes chaleureux Mgr Tessier m'avait parlé de lui. Jean Crête se mit à rire: "Il a embelli un peu les choses. Les journaux locaux ont publié des articles aussi dans le passé. Il est vrai que j'ai beaucoup travaillé, mais j'ai eu de la chance. À la fin du siècle dernier, quand mon père vint à Saint-Jacques-des-Piles ouvrir un magasin général, l'endroit était prospère, si l'on peut dire, car il se trouvait à l'entrée d'une vaste région où se multipliaient les chantiers d'abattage et les fours à charbon de bois. Mais il n'y avait pas de routes, ni de moyens de transport faciles. Tout était à faire, et c'est peut-être justement là que fut ma chance. Pour la jeune génération d'hommes d'affaires, les choses sont différentes aujourd'hui. En soixante ans, les progrès réalisés en Mauricie ont été énormes. Certes, l'industrie forestière, qui a fait la fortune de la région, connaît actuellement un léger ralentissement mais, pour les bûcherons, les conditions de travail sont bien différentes de celles que j'ai connues dans ma jeunesse."

Le téléphone sonne. Jean Crête donne quelques ordres précis. Tout à l'heure, son chauffeur, qui est à son service depuis 29 ans, me confiera: "C'est un cœur d'or, mais le travail, l'horaire, c'est sacré pour lui."

Cet homme affable, distingué, collectionneur d'objets d'art et de livres rares, est né en 1888 et a passé toute sa vie avec les bûcherons mauriciens. Il a parcouru en tous sens l'immense bassin du Haut Saint-Maurice, la Vermillon, la Trenche, la Mattawin, et a gardé le regard perçant et scrutateur des paysans et des travailleurs de la forêt. Je sais qu'il constitua sa flottille de bateaux à 18 ans, qu'il fut élu conseiller municipal à 21 ans, et que, quatre ou cinq ans plus tard, il était déjà un entrepreneur prospère. Édouard Simard, m'a-t-on rapporté, disait de Jean Crête qu'il avait le génie de l'organisation méthodique. Quand je lui demanderai à quoi tient le secret de sa réussite, il me répondra en riant: "C'est très simple. Mes affaires se sont développées progressivement. De la patience! Je crois surtout qu'il faut faire quelque chose que l'on aime et n'en pas démordre. La réussite est au bout. C'est le conseil que je donne quelquefois aux jeunes."

Ce surnom de roi de la Mauricie, que lui ont décerné ceux qui l'admirent sincèrement ou qui ont profité de ses largesses, l'agace un peu mais il l'accepte comme l'évidence même. L'évidence, oui, car Jean Crête a fait beaucoup pour la Mauricie, en particulier pour la forêt mauricienne dont la préservation méthodique fut l'un de ses soucis. Il a ouvert des routes là où il n'y avait pas même de sentiers, posé en forêt les premières lignes téléphoniques, organisé des équipes de surveillance en cas d'incendie. Il a construit les premiers camps de bûcherons où l'hygiène fut respectée, les dortoirs confortables, la nourriture abondante et variée. Il a contribué largement à toutes sortes de groupements sociaux et sportifs de la région, aidé discrètement une foule de gens. Jean Crête a fait de son village une municipalité modèle et, durant la crise, il donna du travail à tous ceux qu'il pouvait employer, de Louiseville à La Tuque. À un journaliste du Nouvelliste, il confia un jour: " J'ai fait de l'argent avec mes bateaux, mais j'ai sans doute été le plus acharné quand on a réclamé la route Grand-Mère-La Tuque. Je l'ai fait d'abord parce que le bien général passe toujours avant le bien particulier, et aussi parce qu'à la longue, le bien général finit par être le bien particulier…"

Tout homme d'affaires a de multiples occupations… et de préoccupations. Exception faite de sa vie familiale, Jean Crête s'est toujours préoccupé de deux choses: la conservation de la forêt et le bien-être des gens de la région. Il faisait soigneusement entretenir les chemins ouverts sur ses terrains de coupe, surveiller les endroits où pouvaient éclater des incendies.  Personne mieux que lui ne prit soin de la flore et de la faune mauriciennes.  Il avait en quelque sorte le culte de la nature, veillant à ce qu'on ne gaspillât pas d'arbres et que des chasseurs et pêcheurs invités à ses nombreux camps ne fassent d'hécatombes gratuites et inutiles. On raconte qu'il circulait un jour en automobile, en compagnie d'un ami, sur une route forestière, quand son compagnon jeta négligemment un mégot par la portière. Tranquillement, Jean Crête arrêta l'automobile et, pendant une bonne heure, les deux hommes cherchèrent dans l'herbe le bout de cigarette. Inutile de préciser que l'autre avait compris la leçon!

Seconde préoccupation: les gens de la région, "ses gens", ceux parmi lesquels il a vécu et avec qui il a travaillé. "Oui, j'aime les gens d'ici… malgré leurs défauts, et peut-être à cause de cela. Vous savez, les bûcherons de la Mauricie n'avaient pas très bonne réputation. Alors je réunissais les hommes dans les camps et je leur disais: Si vous voulez, nous allons faire quelque chose de bon ensemble. Je vais vous aider, mais on ne coupe pas du bois avec de la bière et des jurons. Et je dois dire que ça marchait bien."

Bien sûr, le roi de la Mauricie est un homme grave, pondéré; on image fort bien chez lui l'homme d'affaires tenace, fin et très habile. Mais il est aussi un bon vivant, foncièrement optimiste et apprécie volontiers une bonne blague. Celles qu'il conte à ses amis ont souvent l'avantage d'être authentiques, tirées de sa vie privée ou de ses expériences de chaque jour. En politique, il connut les astres de première grandeur et une quantité non négligeable d'étoiles filantes… Les hommes célèbres qui ne le méritaient pas et les politiciens intègres qui restèrent dans l'ombre. "Maurice Duplessis, raconte volontiers Jean Crête, était un vieux copain de collège que je connaissais très intimement (notez bien que j'ai toujours été libéral en politique). Quand il fut élu premier ministre, j'allai le voir à son bureau. "Comment vas-tu faire pour diriger une province alors que tu n'étais pas capable de te conduire toi-même? lui dis-je. La réponse qu'il me fit, je préfère que vous ne la rapportiez pas dans votre journal…"

Plus tard, aux funérailles du chef  de l'Union Nationale, on plaça Jean Lesage à côté de Jean Crête. Alors, ce dernier, flegmatique, de pousser du coude son voisin et de lui glisser à l'oreille: "Vous venez vous assurer qu'il est bien mort?" Ce qui n'empêcha pas M. Lesage, devenu premier ministre à son tour, de passer une bonne soirée chez Jean Crête, lors de la récente inauguration du nouveau pont de Shawinigan.

Lorsque Jean Crête avait 15 ans, la Mauricie n'était encore qu'un pays de pionniers. L'usine de pâte et papier de Grand-Mère venait tout juste d'être fondée. Trois-Rivières n'avait pas 10 000 habitants et Shawinigan était un gros village. En 1903, il pouvait y avoir 1 500 à 2 000 hommes dans les chantiers chaque hiver. C'était encore l'époque où les bûcherons du Saint-Maurice carburaient aux "bines" et au lard salé, sans oublier le "ragoût en poche" dont l'arôme (?) imprègne encore les narines des "bûcheux" de naguère… Le bûcheron d'alors gagnait de $7 à $8 par mois. Les "maîtres-hommes", comme on les appelait, touchaient en moyenne une douzaine de dollars. Évidemment, ils devaient abattre des arbres, mais leur contrat précisait qu'on devait apporter ses propres couvertures et payer 25 sous par mois pour avoir droit au bol de thé des repas…

Avant que la route Grand-Mère-La Tuque ne fut ouverte, on voyageait sur le Saint-Maurice à l'aide de "chalands à cordelle". Là où la rivière offrait une profondeur suffisante, les bateliers poussaient les embarcations à la gaffe; mais, quand l'eau était trop basse, hommes et chevaux s'attelaient aux cordages. L'hiver, on montait vers les chantiers du nord en suivant la route glacée du Saint-Maurice. Les hommes allaient à pied, le baluchon sur l'épaule, sur les traces des chevaux qui traînaient des traîneaux bas, lourdement chargés. Passé Saint-Jacques-des-Piles, les caravanes d'hiver faisaient halte à Saint-Roch-de-Mékinac, puis au village de Mattawin, à la Rivière-aux-Rats, à La Tuque, tandis que d'autres continuaient vers la Vermillon.

À partir de 1910, les grandes industries qui s'établissent à Trois-Rivières montent à l'assaut de la forêt mauricienne. Cette fois, c'est une conquête méthodique, puissamment organisée et, pour la région tout entière, le début d'une ère de prospérité. Pour Jean Crête, c'est aussi l'heure des grands départs. Il possède le plus gros magasin général de la région et approvisionne largement les chantiers; mais à mesure que les compagnies forestières progressent vers le nord, elles sont de plus en plus handicapées par l'absence de moyens de transport commodes. Jean Crête avait acquis quelque expérience de la navigation sur le Saint-Maurice. Il achète successivement plusieurs bateaux plats, de faible tirant d'eau, propulsés d'abord par des roues à palettes puis par des hélices. De Saint-Jacques-des-Piles à La Tuque. La rivière n'est pas facilement navigable, mais à force d'obstination, le futur "roi" bouscule toutes les difficultés. Sa flottille de chalands à moteur précède la route terrestre de quinze ans. Quinze années durant lesquelles il transporte des bataillons d'hommes, de chevaux, et d'énormes quantités de matériel et de provisions vers les terrains de coupe qu'exploitent la Belgo, la Laurentide, l'Union Bags et la Wayagamack. Entre-temps, il s'intéresse de près aux techniques d'exploitation de la forêt, car il a déjà d'autres idées en tête…

À Grand-Mère, à Saint-Tite, à Sainte-Thècle, les vieux se souviennent encore de la montée des bûcherons de Jean Crête au nord de Mont-Laurier. À une époque où les entreprises spectaculaires étaient rares, l'exploit du petit entrepreneur mauricien prenait des allures d'épopée… C'était durant l'année 1924-25, Jean Crête s'était fait la main en exécutant plusieurs contrats de coupe. Il se tournait définitivement vers la forêt, sachant fort bien que la route et le chemin de fer remplaceraient bientôt sa flottille de chalands. Aujourd'hui, après tant d'années, c'est peut-être l'épisode de sa vie qu'il se remémore le plus spontanément. Il en parle avec conviction comme s'il retrouvait les premières images d'un grand rêve, de la même manière que d'autres racontent leurs campagnes de guerre ou quelque aventure à l'autre bout du monde. Le directeur d'alors de la compagnie MacLaren, M. Robert Kenny, l'avait fait venir à son bureau. Il savait que Jean Crête était entreprenant et avait décidé de frapper un grand coup; l'offre qu'il se proposait de lui faire était de taille.

"Crête, dit Bob Kenny, j'ai une affaire pour toi. Tu vas aller ouvrir un chantier à environ 80 milles au nord de Mont-Laurier. Il faudra tracer des chemins, élargir ceux qui existent, construire des camps, transporter les hommes et l'équipement, s'occuper de l'approvisionnement. L'objectif: dix à onze millions de billots. La compagnie paiera…"

Rentré chez lui, Jean Crête restait songeur. Deux de ses associés allèrent à Mont-Laurier explorer le terrain. Enfin, il accepta l'offre de la compagnie et, en moins de deux semaines, tous les détails de l'entreprise étaient au point. Le Canadien Pacifique forma un train spécial pour transporter l'équipement, les chevaux et les quelque 800 hommes recrutés en hâte dans les villages mauriciens. Par la suite, il en ferait monter 1 000 autres.

Malheureusement, le train spécial devait arrêter à Trois-Rivières. Les hommes de Jean Crête, comme tous les soldats qui montent au front, avaient le cœur gros et la gorge sèche. Gin, whisky, désordres, bagarres… La police coffra par douzaines ceux que le chagrin ou la perspective d'une bonne saison en forêt rendaient particulièrement exubérants. Jean Crête était sur les dents. Il s'entendit avec le chef de police et, dix minutes avant le départ du train, les hommes sortirent des cellules et réintégrèrent les wagons. En route, il forma un commando de durs à cuire dont la mission était d'inspecter discrètement les bagages, de rafler les bouteilles de bière et d'alcool, et de balancer le tout par les fenêtres. Ce qu'ils firent à merveille! Et le train spécial entra en gare de Mont-Laurier vers 7 heures du matin. Jean Crête et ses lieutenants avaient prévu toute nouvelle alerte. La mort dans l'âme, les bûcherons s'aperçurent que la route des hôtels était coupée… Par contre, celle de la forêt s'ouvrait large devant eux, et des voitures les attendaient déjà, moteur en marche, comme dans les films policiers! 

On mit huit jours à franchir les 80 milles qui séparaient Mont-Laurier de l'endroit où devaient se faire les coupes de bois. Pendant des semaines, le charroi de provisions et de matériel se poursuivit. D'autres hommes arrivaient de Trois-Rivières. On traçait des chemins, on bâtissait des camps, tandis que les arbres s'abattaient avec fracas dans la forêt dense et vierge.

Devant un tel déploiement de force, les dirigeants de la compagnie MacLaren prirent peur: ils pensaient à la note qu'il faudrait payer et déléguèrent auprès de M. Crête un représentant chargé de faire arrêter les travaux. Mais Jean Crête en avait vu d'autres. Il avait signé des contrats et les honorait; et il avait la responsabilité morale de tous ces hommes qu'il avait engagés. Finalement, la compagnie capitula et régla les factures. Au printemps de 1925, les bûcherons de Jean Crête rentrèrent chez eux satisfaits: ils avaient gagné plus qu'à l'ordinaire. Quant à lui, après avoir frôlé la faillite totale, il avait remporté la victoire qu'il espérait: se faire un nom et une réputation auprès des grandes compagnies.

Par la suite, les contrats ne manquèrent pas. Lors de la construction du barrage de La Trenche, par la Shawinigan Water, M. Crête et ses équipes exécutèrent en sept mois des travaux qu'on estimait devoir durer un an et demi… Partout il ouvrait des routes, établissait des camps forestiers et des lignes téléphoniques à son propre compte. Pendant vingt ans, il fut le principal entrepreneur de la Consolidated Paper Corporation. C'est lui qui avait fait construire, en 1938, sur la Vemillon, le camp forestier le plus moderne de l'époque: un véritable village. À son service, les bûcherons mauriciens avaient connu des conditions de travail largement améliorées. En 1954, toutefois, le roi de la Mauricie cédait sa couronne et vendait aux grandes entreprises de la région la majeure partie de ses installations.

Avec l'âge, Jean Crête est devenu un fin humoriste, un philosophe aussi. Lorsqu'il parle, son regard bleu s'amuse, laissant filtrer une pointe d'ironie. On sent qu'il ne s'est jamais pris au piège de la réussite, de l'argent, non plus qu'au culte de la personnalité. Sous des allures de grand seigneur, il est étonnamment simple. Il n'est pas un "homme qui a fait fortune", tel qu'on se l'imagine souvent. Au soir de sa vie, dans sa somptueuse résidence de Saint-Jacques-des-Piles que tout le monde appelle révérencieusement "le château", M. Crête donne au visiteur de passage l'impression de rencontrer quelque richissime aristocrate venu là pour prendre du recul et faire le bilan de soixante années. Sa vie, il l'a conduite à sa guise avec l'habileté d'un bon metteur en scène. Il a d'ailleurs toujours eu un peu – et il l'avoue – le sentiment que la vie est un spectacle. Mais, en spectateur de qualité, il tenait à s'offrir un fauteuil d'orchestre…


Plan du site